Qu’ils suivent leurs cours à distance ou en présence, les élèves québécois terminent cette semaine cette étrange année scolaire 2019-2020. Le ministère de l’Éducation doit révéler sous peu à quoi ressemblera la rentrée de septembre, mais pour tous ceux à qui nous avons parlé – enseignants ou parents –, un constat s’impose : pas question de répéter le cafouillage du printemps.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

En attendant la (vraie) rentrée

Dans quelques jours, le rideau tombera sur cette année scolaire 2019-2020 bouleversée par la pandémie. Parents, enseignants et syndicats consultés sont au moins d’accord sur deux choses : il y a eu cafouillage à maints égards et la préparation de la rentrée automnale dans les écoles primaires et secondaires doit se faire maintenant. Retour sur les leçons apprises ce printemps.

1. Quoi qu’il arrive, surtout, ne jamais lâcher les élèves

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Flora, 12 ans, et sa mère Isabelle Marcotte

Après avoir décrété d’emblée deux semaines de vacances pour tout le monde, le ministre Jean-François Roberge a reconnu qu’il a ensuite été difficile d’inverser la tendance.

Isabelle Marcotte, mère d’une enfant dyslexique de 6e année, l’a bien constaté. « Ç’a pris deux mois et demi avant qu’on ait un suivi adéquat du professeur et il a fallu que je fasse pression sur la direction à plusieurs reprises. »

Mon impression, dans tout ça, c’est que c’est le minimum qui est toujours demandé.

 Isabelle Marcotte, mère d’une enfant dyslexique de 6e année

Pendant ce temps, en Ontario, les élèves ont pris le virage de l’école à distance tout de suite après leur semaine de relâche. Katia Carullo, enseignante au primaire à Ottawa, était aux premières loges pour voir les deux réalités, ses trois enfants étant scolarisés au Québec, à Gatineau.

« Côté technologies, les élèves ontariens étaient déjà habitués à naviguer de façon indépendante dans différents programmes technologiques, alors qu’au Québec, les parents comme les enfants ne s’y retrouvaient plus. »

Enseignant d’histoire à Montréal, Patrick Riopel se souvient qu’au début de la crise, un débat opposait des enseignants du secondaire sur les réseaux sociaux, à savoir : « Si j’envoie quelque chose à mes élèves, est-ce que je vais me faire juger par mes collègues ? » « Le consensus, c’était oui, tu vas te faire juger. C’est quand même ça, la réalité », dit-il.

Ève St-Germain Duval a aussi senti que le mot d’ordre syndical était « d’en faire le moins possible ». « Plutôt que de dire “oui, vous pouvez contacter les élèves”, c’était : “on nous a dit que ce n’était pas obligatoire, ben, ce n’est pas obligatoire”. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Ève St-Germain Duval, enseignante

Cette enseignante de 5e année dans une école de Montréal a tout de même gardé le contact avec ses élèves « avant que le ministre nous dise de le faire ». « Mon instinct de prof me disait que c’était notre devoir », dit-elle, persuadée que le maintien du lien y est pour beaucoup dans l’assiduité de ses élèves à ses vidéoconférences jusqu’à ce jour.

Elle n’a pas été la seule : nombre d’enseignants ont pris d’heureuses initiatives et ils se sont adaptés à la nouvelle réalité. Leurs collègues moins motivés ont cependant porté ombrage à leurs efforts, tel que rapporté par La Presse et d’autres médias, ce printemps.

2. Partir à temps, avec un bon plan de match

PHOTO SIMON CLARK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation du Québec

Le ministre Roberge a été beaucoup vilipendé pour ses directives jugées souvent floues et changeantes. « Ça a pris beaucoup d’énergie dans le réseau pour s’adapter aux différentes consignes qui changeaient régulièrement », constate Dominic Bertrand, directeur général de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys.

Qu’il ait été dans « une gestion à court terme » lors de cette première vague, « on le comprend », dit Hélène Bourdages, présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire. « Mais pour la rentrée d’automne, il faut savoir dépasser la gestion de crise. Ça prendra des balises larges et claires, mais souples. »

Plusieurs jeunes sont inquiets du retard accumulé. Bien sûr, ceux qui font appel à Alloprof ont d’emblée souvent des difficultés, mais il est tout de même intéressant de noter qu’à un sondage réalisé par l’organisme, « un tiers des répondants ont dit s’inquiéter de ne pas être prêts à l’automne », relève Marc-Antoine Tanguay, directeur de la stratégie à Alloprof.

Professeure à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, Isabelle Archambault insiste sur l’importance d’avoir un plan de match clair qui tienne compte des enjeux de santé publique, mais aussi « des enjeux de santé mentale, de bien-être psychologique et de réussite éducative ».

Mais « ça prend du temps pour planifier de bons cours et des bonnes activités pédagogiques », rappelle Jean-Philippe Ayotte-Beaudet, professeur à la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke.

Égide Royer, psychologue et professeur associé à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval, croit aussi qu’une bonne préparation s’impose. Et qu’en ce sens, « une rentrée précoce, en août », serait idéale, à son avis.

3. Les élèves en difficulté, une priorité

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

L’argument de la nécessaire équité à préserver entre les différents élèves du Québec a été beaucoup soulevé, surtout en début de quarantaine.

L’argument de la nécessaire équité à préserver entre les différents élèves du Québec a été beaucoup soulevé, surtout en début de quarantaine. Comment faire la classe à distance pendant plusieurs heures si, dans certains quartiers défavorisés, les enfants n’ont pas d’ordinateur ?

Benoit Bernier, directeur au développement chez Déclic, un organisme aidant des jeunes à reprendre leurs études, trouve que cet argument a surtout été repris par les enseignants qui avaient du mal à se motiver. Dans les faits, « plus il y aura d’élèves à jour, plus ceux qui ont accumulé du retard pourront être aidés », croit-il.

Thérèse Laferrière, professeure à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval, ajoute qu’il faut s’occuper en priorité des élèves en difficulté d’adaptation et d’apprentissage. « Les plus vulnérables ont un plus grand besoin d’encadrement », souligne-t-elle.

À la rentrée d’automne, les élèves devront pouvoir compter sur des services « en nombre suffisant », ajoute Sonia Éthier, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), qui représente 125 000 personnes travaillant en éducation. « Les enfants en difficulté ne sont pas nécessairement ceux qui sont revenus à l’école quand on a dit que c’était optionnel, ni même aux camps pédagogiques. Il va falloir aider les enseignants, les parents, pour s’assurer que les enfants rattrapent le retard. »

Mais iniquité il y a eu, certes, entre les élèves des écoles privées et publiques, entre les zones chaudes et froides, de même qu’entre les élèves d’une même école, souvent.

Dès le mois de mars, « au privé, les enseignants se sont mis à la tâche tout de suite parce que des parents faisaient pression pour que l’école continue », évoque Patrick Riopel, enseignant dans une école secondaire de Montréal.

Comme en Ontario, nombre d’écoles privées avaient au surplus une bonne longueur d’avance d’un point de vue technologique, les élèves ayant plus souvent accès à un ordinateur et ayant déjà goûté à une forme d’école à distance.

4. Faire monter tous les acteurs dans le train

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Les conseils d’établissement et les parents « qui ont pâti » de cette crise devront être consultés pour la suite des choses, croit Hélène Bourdages, présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire.

Dans les familles, les consignes ministérielles ont eu des effets concrets. Des enfants qui avaient été invités aux camps pédagogiques ont été « désinvités » quelques jours plus tard par leur école, créant la déception.

« Qui prend ces décisions ? La commission scolaire ? La direction d’école ? Le syndicat ? » a demandé une mère exaspérée à La Presse. Hélène Bourdages, présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire, demande à ce que les conseils d’établissement et les parents « qui ont pâti » soient considérés. « Ça se peut qu’ils aient des idées aussi ! »

« On a beaucoup consulté les experts de la santé publique, mais pour que ça fonctionne et que ça ne crée pas d’insatisfaction, je pense qu’il faut absolument consulter les experts du milieu de l’éducation, les directions, les enseignants et mettre aussi les syndicats dans le coup », renchérit Isabelle Archambault, professeure à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal.

5. Améliorer l’enseignement à distance

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Garder l’intérêt des élèves rivés à un ordinateur ou à une tablette est un défi.

Sera-t-on mieux préparé à enseigner à distance cet automne ? La marche semble haute. Les formations se sont organisées dans les commissions scolaires, mais tous n’ont pas la même « capacité d’adaptation », estime Dominic Bertrand, directeur général de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys.

« On en a, des conseillers pédagogiques en technologie, je pense que ces gens ont un rôle à jouer pour encadrer et accompagner les professeurs qui sont moins à l’aise », dit l’enseignante Ève St-Germain Duval.

« On n’a jamais été préparés à faire ça, de l’enseignement à distance », constate Patrick Riopel, qui enseigne à l’école secondaire Jean-Grou, à Rivière-des-Prairies. Garder l’intérêt des élèves rivés à un ordinateur ou à une tablette est un défi. « En grand groupe, l’enseignement à distance, c’est à peu près impossible, juge-t-il. Ce n’est pas viable à long terme, surtout pas dans le contexte où les profs ne sont pas formés. »

6. S’inspirer des idées qui ont plu et en ajouter

PHOTO FOURNIE PAR SUCCÈS SCOLAIRE

Animée par Marie-Ève Lévesque, une enseignante de la Rive-Sud de Montréal, la « Classe de Marie-Ève » s’est vite distinguée.

Animée par Marie-Ève Lévesque, une enseignante de la Rive-Sud de Montréal, la « Classe de Marie-Ève » s’est vite distinguée. Ces capsules internet gratuites de 20 minutes adaptées à chaque niveau du primaire sont venues à la rescousse des parents longtemps laissés à eux-mêmes.

« Je me suis vue comme la suppléante d’urgence. Je pense que la clé du succès de l’enseignement en ligne, c’est que l’élève ait un adulte de référence devant lui », estime Mme Lévesque.

Ses cours en ligne ont été visionnés 1,6 million de fois par 25 000 abonnés, selon Succès scolaire, l’entreprise privée derrière cette idée et qui a embauché Mme Lévesque pendant la quarantaine.

Selon Mme Lévesque, pour être prêt à une éventuelle deuxième vague, il faut déjà préparer de vrais cours qui seraient donnés à la télévision – à Télé-Québec ou ailleurs – avec des plages horaires fixes (le cours de français de 2e année à 10 h, le cours de mathématiques de 1re secondaire à 14 h, etc.). Cela s’est d’ailleurs fait dans plusieurs pays, entre autres à Cuba et en Iran.

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a beaucoup vanté son site « L’école ouverte », qui a de fait été très consulté. Il contenait notamment des exercices pédagogiques et ludiques.

Katia Carullo, qui a des enfants qui fréquentent l’école à Gatineau et qui enseigne en Ontario, estime que L’école ouverte « était un bon dépanneur » pour quelqu’un comme elle qui porte les deux chapeaux.

Par contre, pour les parents déjà très pris avec le télétravail, il fallait naviguer beaucoup trop longtemps dans le site, selon elle, pour s’y retrouver et pour y trouver quelque chose qui soit adapté à son propre enfant.

Alloprof, qui a vu son affluence être multipliée jusqu’à 10 certains jours, s’affaire pour sa part à ajouter encore du contenu et à améliorer ses outils pour qu’ils s’affichent mieux au téléphone et sur les tablettes.

De son côté, Jean-Philippe Ayotte-Beaudet, professeur à la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, croit que quand la météo le permet, la crise « a donné beaucoup de légitimité à l’école en plein air. Je pense même que ça va être un legs post-pandémie. Il y a beaucoup d’enseignants qui ne l’avaient jamais fait et qui ont décidé d’aller de l’avant. Les directions devraient les y encourager. »

Une fin d’année scolaire mouvementée

Les derniers mois de l’année ont été riches en rebondissements pour les élèves, les parents et les travailleurs du monde de l’éducation. Retour sur quelques dates marquantes.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Un élève de l’école secondaire Des Rives, à Terrebonne, récupère ses effets personnels et son matériel scolaire.

12 mars 2020

La COVID-19 gagne du terrain au Québec. Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, affirme au cours de la journée qu’il ne « demande pas de fermer des écoles à ce moment-ci ». Jusqu’à tard en soirée, plusieurs commissions scolaires et écoles privées prennent pourtant la décision de fermer leurs établissements.

13 mars 2020

Québec annonce en point de presse que les écoles seront fermées pour au moins deux semaines.

Ça va être des vacances. On ne demande pas aux enseignants de rentrer travailler alors que les écoles sont fermées. On ne demande pas aux enseignants, de la maison, de préparer des choses, de transmettre ça aux élèves. On n’est pas équipés, on n’a pas ces mécanismes-là pour donner du travail ou des études.

Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur

26 mars 2020

Au lendemain de la publication d’un article de La Presse où une chercheuse affirme que les enseignants devraient contacter leurs élèves au moins une fois par semaine, le ministre Roberge envoie une directive qui leur demande de le faire en portant une attention particulière aux plus vulnérables.

Les téléphones ont sonné de tous bords, tous côtés [à la FSE]. Il a été question d’appeler les élèves “sur une base hebdomadaire”, dans la mesure du possible. Mais qui va établir pour qui c’est possible ?

Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement

31 mars 2020

Québec lance sa plateforme en ligne « L’école ouverte » pour aider les parents à faire l’école à la maison. On annonce aussi que dès la semaine suivante, des trousses pédagogiques seront transmises aux élèves selon leur niveau.

10 avril 2020

En point de presse, le premier ministre François Legault dit qu’il « n’exclut pas » de rouvrir les écoles avant le 4 mai, ce qui soulève un tollé. Il se ravisera une dizaine de jours plus tard.

7 mai 2020

Québec repousse au 25 mai l’ouverture des écoles dans la région de Montréal.

11 mai 2020

Les écoles primaires rouvrent partout au Québec, à l’exception de celles de la Communauté métropolitaine de Montréal et de la région de Joliette, où les cas de COVID-19 sont encore très nombreux.

14 mai 2020

Québec annonce que les écoles des zones chaudes resteront fermées jusqu’en septembre. « Je n’ai jamais eu l’autorisation [de la Santé publique] de les rouvrir », dira en entrevue le ministre Jean-François Roberge.

Il y a des élèves qui ont vécu ça difficilement. Un parent m’a dit que son enfant a arrêté de manger. Il mangeait beaucoup moins parce qu’il n’était pas dans sa routine.

Rhéal Lauzon, directeur de l’école spécialisée Irénée-Lussier, à Montréal

1er juin 2020

Québec demande aux écoles de mettre en place des « camps pédagogiques » pour accueillir les élèves en difficulté pendant au moins trois semaines avant la fin de l’année scolaire.

3 juin 2020

Face à la grogne soulevée dans le milieu de l’éducation, qui juge l’organisation de camps pédagogiques déraisonnable dans de si courts délais, le ministre de l’Éducation annonce que les commissions scolaires auront le choix d’organiser, ou pas, les camps pédagogiques demandés deux jours plus tôt.