Au début du mois, quelques dizaines d’écoles spécialisées ont rouvert leurs portes dans la grande région de Montréal. Elles accueillent par exemple des élèves avec un trouble du spectre de l’autisme, une déficience intellectuelle ou un handicap physique. Les élèves n’y sont pas retournés en majorité, mais il s’agit d’un retour en classe salutaire pour plusieurs.

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

À 21 ans, Bianka Brulotte en est à ses dernières semaines à l’école Jacques-Ouellette, à Longueuil, qui accueille des élèves âgés de 4 à 21 ans ayant un handicap visuel.

Au deuxième étage de l’établissement, elle travaille à l’entreprise de réinsertion où l’on offre un service de déchiquetage aux entreprises. Les trombones, explique Bianka en interrompant son travail, ne doivent surtout pas se retrouver dans les coûteuses machines, qui pourraient se briser.

« J’avais hâte de retrouver la chaleur humaine », dit-elle de son retour à l’école après plusieurs semaines d’absence. Certaines choses ont changé en raison de la COVID-19, mais cette école est la sienne depuis 16 ans et ce n’est pas une pandémie qui allait ternir sa perception des lieux.

« La relation n’a pas changé », confirme son enseignante Ariane Labrecque.

  • L'éducatrice Josée Loisel guide Marc-Antoine et Gabriel avec l'aide de perches.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    L'éducatrice Josée Loisel guide Marc-Antoine et Gabriel avec l'aide de perches.

  • L'enseignante Brigitte Bernard-Charron effectue des pas de danse avec les élèves de sa classe.

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    L'enseignante Brigitte Bernard-Charron effectue des pas de danse avec les élèves de sa classe.

  • Yacine joue avec l'interrupteur pour rythmer la période de musique et de danse.

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    Yacine joue avec l'interrupteur pour rythmer la période de musique et de danse.

  • Lyne Gendron et la petite Layla Lajoie font un exercice de toucher-reconnaissance.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Lyne Gendron et la petite Layla Lajoie font un exercice de toucher-reconnaissance.

  • Les élèves se sont rapidement adaptés, constate l’enseignante au préscolaire Hélène Berthiaume.

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    Les élèves se sont rapidement adaptés, constate l’enseignante au préscolaire Hélène Berthiaume.

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« La première journée, on était comme gelés, parce que c’est vrai qu’on les touche beaucoup, on va mettre la main sur eux, ils vont nous toucher quand on explique des choses. Maintenant, il faut tout expliquer. On ne va pas s’empêcher d’aider nos jeunes, on est des gens de plancher, mais on a nos masques et on a une petite réserve », poursuit Ariane Labrecque.

Pour certains élèves, particulièrement les plus jeunes, la distance de deux mètres est abstraite et le toucher est essentiel dans les déplacements. Depuis la réouverture, on utilise de grandes perches tenues par les enseignantes et éducatrices pour guider certains élèves lors des déplacements.

« La première chose que les enseignants m’ont dite, c’est que les élèves ont besoin de beaucoup toucher. Il a fallu leur enseigner autre chose. Pour les enfants, c’est un jeu », dit le directeur Claude Malenfant.

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Claude Malenfant, directeur de l'école Jacques-Ouellette

Les élèves se sont rapidement adaptés, constate l’enseignante au préscolaire Hélène Berthiaume.

« Je trouve qu’ils sont vraiment bons, ils comprennent beaucoup de choses », dit-elle. La moitié de ses élèves sont revenus en classe. Ils sont deux, mais demandent une attention constante.

Mme Berthiaume qualifie d’« expérience constructive » l’enseignement fait par vidéoconférence avec les enfants, mais explique que c’est plus complexe avec les élèves malvoyants, surtout les petits pour lesquels « c’est comme le téléphone ». « Je suis une fille de terrain, j’aime ça être avec mes élèves », dit-elle.

Derrière elle, Layla joue avec des formes en plastique. « Qui est dans le local ? », demande souvent la fillette de 6 ans, intriguée par la présence de nouvelles voix. « Elle adore l’école, je n’ai pas eu d’inquiétude à la ramener », dit sa mère, Marilène Lévesque.

Un répit pour des parents

Pour certains parents, ce retour à l’école a été l’occasion de s’accorder un peu de répit. Jusqu’au début du mois, Isabelle Boutin a adapté en braille tous les documents qui lui provenaient de l’école pour que son fils Marc-Antoine, 9 ans, puisse avoir accès aux travaux envoyés par le ministère de l’Éducation. « Vous savez, la charge mentale… », dit-elle.

L’annonce de la réouverture de l’école a été pour elle « un soulagement ». « On aurait fait un câlin à tout le monde », dit-elle du moment où son fils et elle ont revu le personnel.

Et son fils se plaît à l’école.

« La semaine dernière, l’enseignante m’a dit que Marc-Antoine avait une belle motivation, qu’il avait continué à bien apprendre et qu’il faisait de beaux travaux. Ça a été ma tape dans le dos », poursuit Isabelle Boutin, qui travaille à temps plein.

Un peu plus d’une dizaine d’élèves sur la soixantaine que compte cette école de la commission scolaire Marie-Victorin sont de retour depuis le 1er juin. N’empêche, c’est en quelque sorte une répétition générale pour la rentrée prochaine, dit le directeur.

« Je le vendais comme ça aux enseignants. Je leur ai dit : “Vous avez la chance de vous pratiquer.” Certaines écoles qui n’ont pas rouvert vont rester dans l’expectative. Pour nous, la glace est brisée. C’est très formateur pour les adultes. Les enfants, ils sont plus souples », dit Claude Malenfant.

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Atteinte de déficience intellectuelle modérée, Fanny s’est ennuyée terriblement pendant le confinement.

« J’ai l’impression d’avoir retrouvé ma fille »

Fanny va à l’école Irénée-Lussier, à Montréal. Une école secondaire pour handicapés : déficience intellectuelle, trouble du spectre de l’autisme, TDAH, troubles du comportement. C’est l’école du « bout de ligne », comme dit le directeur, Rhéal Lauzon. Celle où vont les jeunes handicapés quand ils ne peuvent aller ni dans une « classe ordinaire » ni dans une « classe spéciale ».

« Irénée-Lussier, c’est l’école spéciale », résume-t-il.

Depuis le 1er juin, elle a rouvert ses portes comme des dizaines d’autres écoles spécialisées du Grand Montréal. Le ministère de l’Éducation a donné son aval pour faciliter la tâche des parents ayant des enfants à besoins particuliers qui ne peuvent pas demeurer seuls à la maison sans supervision.

La vie a donc repris après 11 longues semaines de silence. Mais cette vie ne ressemble pas à celle d’avant.

Les élèves sont très peu nombreux à être de retour : 32 sur 187 à l’école Irénée-Lussier, qui occupe trois bâtiments : un dans Hochelaga-Maisonneuve, un à Tétreaultville et un autre sur le Plateau Mont-Royal. Dans la classe de Fanny, ils ne sont que trois. Et les professeurs sont désormais vêtus comme s’ils travaillaient dans la zone rouge d’un CHSLD montréalais. C’est à peine si les jeunes les reconnaissent.

La distanciation physique, avec notre clientèle, c’est difficile parce qu’ils sont déficients et qu’ils ont d’autres troubles associés.

Rhéal Lauzon, directeur de l’école Irénée-Lussier

La totale

« On a des élèves qui rentrent dans notre bulle, qui crachent, qui agrippent. Des fois, même si l’élève est seul, c’est quand même un défi. Donc, on est blindés en termes d’équipement de protection. On a des masques, des visières, des gants, des blouses, du gel, la totale. Les masques et la visière sont recommandés. Le reste, il est là. Le personnel peut l’utiliser si ça le rassure. Ici, on a même des préposés aux élèves handicapés. »

N’empêche. Fanny est heureuse en dépit de ces mesures qui bousculent les habitudes. Heureuse de retrouver sa routine, son autobus scolaire, son école, ses amis et ses professeurs. Atteinte de déficience intellectuelle modérée, cette jeune de 18 ans s’est ennuyée terriblement pendant le confinement.

« Comment ça a été, ma cocotte ? lui a demandé sa mère, Christine Landry, en la retrouvant après une journée passée à l’école.

— Bien ! lui a répondu Fanny, folle de joie. J’ai vu des amis, j’ai vu Marie-Josée. »

« Elle est tellement heureuse. J’ai l’impression d’avoir retrouvé ma fille », lance Mme Landry.

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Christine Landry et sa fille Fanny

Avant la pandémie, en plus de l’école, Fanny avait des activités le samedi avec des groupes d’enfants qui ont des besoins particuliers.

« Et tout ça a aussi cessé », précise sa mère, qui travaille dans le milieu de la santé. « Le confinement, je ne l’ai pas vécu, dit-elle. La vie a roulé à 100 milles à l’heure. Le réseau était extrêmement sollicité. Ça a été très épuisant. »

« Une bibitte sociale »

Pendant ce temps, Fanny, « une bibitte sociale », se tournait les pouces à la maison. « C’était très difficile pour elle. Elle est devenue très passive. Elle s’écrasait devant la télé le matin, elle n’avait envie de rien. »

Les grands-parents n’étaient d’aucun secours à cause des règles de confinement. Et les services de garde d’urgence pour les travailleurs essentiels du réseau de la santé n’accueillent que des enfants de 5 ans et moins. « C’est difficile de concilier l’absence de l’école avec la garde partagée en n’ayant plus aucun service, pas d’école et pas de service de garde », observe Mme Landry.

A-t-elle hésité à renvoyer sa fille à l’école ?

« Ce n’est pas une enfant difficile. Elle n’a pas de trouble de comportement. On a pris la décision de la retourner en faisant confiance aux mesures de sécurité mises en place. »

La crainte des parents

Tous les parents n’ont pas eu le même réflexe. Le directeur Rhéal Lauzon assure que l’école était prête à accueillir beaucoup plus de jeunes que ceux qui se sont présentés, même après avoir réduit les ratios d’élèves dans les classes.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Rhéal Lauzon dirige l’école secondaire Irénée-Lauzon, qui accueille des jeunes de 12 à 21 ans atteints de déficience intellectuelle moyenne, sévère ou profonde.

« Je comprends qu’il y a une crainte pour certains parents, souligne-t-il. Chez nous, le risque est plus grand parce que la clientèle est vulnérable, une clientèle qui va plus dans les hôpitaux. C’est sûr qu’il y a aussi la question des équipements de protection. Est-ce que ça, ça fait peur aux parents ? Je ne peux pas répondre. Mais on s’est assurés dans la mesure du possible d’avoir un milieu sécuritaire pour recevoir nos jeunes. »

Depuis le 1er juin, Irénée-Lussier, qui accueille des élèves de 12 à 21 ans, a formé des groupes d’un, deux ou trois élèves. Et dans chaque groupe, quatre intervenants, deux enseignants et deux éducateurs, veillent sur les jeunes.

« À l’automne, quand on va recevoir nos 190 élèves, ça va être autre chose, lance M. Lauzon. Mais ça nous donne une pratique. Il y aura d’autres défis à la rentrée. »

Portrait de la situation

Combien d’enfants sont retournés dans les écoles spécialisées le 1er juin ? Ce chiffre est de 161 dans les 10 écoles spécialisées de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Le ministère de l’Éducation n’a toutefois pas été en mesure de répondre pour l’ensemble du Québec. « Après vérifications, cette information n’est pas disponible pour le moment. Une collecte de données a présentement cours afin d’évaluer la fréquentation scolaire dans les établissements », nous a-t-on répondu.