Les familles de trois fillettes dont les parents canadiens sont morts dans la Syrie du groupe armé État islamique se préparent à traverser la planète et même à mener des tests d’ADN en plein désert pour pouvoir les ramener au pays. Les proches des enfants accusent Ottawa de ne « rien faire pour les sauver ».

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Elles ont toutes les trois 4 ans. Elles sont nées dans la Syrie de l’EI. Et elles sont Canadiennes.

La première, Amira, est orpheline. Elle a été trouvée après la chute de Baghouz, dernier bastion de l’EI, en avril 2019 et elle a été emmenée au Camp Al Hol dans le nord de la Syrie. Elle y est enregistrée comme Canadienne. « Elle a été témoin de la mort de toute sa famille, y compris de ses trois cadets », raconte Alexandra Bain, directrice de l’organisme FAVE Canada, qui vient en aide aux familles concernées. « Amira a expliqué ce qu’elle avait vu en disant qu’ils s’étaient tous couchés. »

Dans le camp, la fillette vit avec une femme dont même sa famille au Canada ne connaît pas l’identité. La femme a été en contact plusieurs fois avec les proches d’Amira et se dit prête à leur rendre l’enfant.

Jusqu’à présent, Affaires mondiales Canada n’a pris aucune mesure pour la sauver. Ce week-end, ils ont dit à la famille de prendre ses propres dispositions pour l’identifier dans le camp et la remettre aux autorités kurdes, avant que le gouvernement n’envisage la demande de la famille pour la rapatrier.

Alexandra Bain, directrice de FAVE Canada

Le cas des deux autres fillettes est un peu différent. Leurs pères, deux Canadiens, dont un Québécois, sont morts en territoire occupé par l’EI. Leurs mères, des étrangères, se seraient vues déchues de leur nationalité par leur pays d’origine. « Elles espèrent envoyer leurs filles chez des parents au Canada. C’est mieux que les voir mourir dans les camps », dit Mme Bain.

Des oncles et des tantes des trois enfants veulent se rendre en Syrie dans l’espoir d’accélérer une éventuelle opération de sauvetage. Leur mission a même reçu, selon Mme Bain, l’autorisation des forces kurdes d’entrer dans le camp. La récente offensive turque a retardé leur plan.

« Nous avons essayé d’envoyer des équipes. Ce n’est pas facile d’entrer dans le nord de la Syrie. Il y a des moments où, à cause de la violence, nous ne pouvons pas nous y rendre. »

Tests d’ADN et abandon des droits parentaux

Si elles y parviennent, les familles n’excluent pas de faire passer des tests d’ADN aux enfants pour prouver hors de tout doute leur filiation à des Canadiens. Un processus compliqué, vu le peu d’infrastructures disponibles, mais qui aurait été suggéré par le gouvernement du Canada, selon une source confidentielle impliquée dans l’opération, qui craint de nuire aux enfants en parlant publiquement.

Dans le cas des deux petites dont seul le père est mort, il faut aussi faire signer aux mères étrangères, en personne et devant un commissaire à l’assermentation reconnu ici, des déclarations sous serment par lesquelles elles renoncent à leurs droits parentaux.

« Les familles doivent être évaluées par les services de protection de la jeunesse au Canada pour que leurs foyers soient considérés comme des endroits sécuritaires pour les enfants. Un plan de réhabilitation et de réintégration doit être mis en place pour montrer le sérieux du projet. Voici où vivra l’enfant. Voici avec qui il vivra. Est-ce qu’il y a un plan éducatif ? Un plan sportif ? explique Alexandra Bain. Tout ça en espérant que quelqu’un trouvera que c’est une meilleure idée de les ramener ici que de les laisser pourrir dans un camp. »

D’autres pays en ont rapatrié

On les appelle les « orphelins du djihad ». Des pays européens, dont la France, les Pays-Bas et la Belgique, en ont rapatrié de petits contingents.

En juin, la France a ramené 12 enfants « orphelins ou isolés », a confirmé le Quai d’Orsay dans un communiqué. Cinq autres mineurs avaient été sauvés de la même manière quelques mois plus tôt.

Selon l’avocat montréalais Stéphane Handfield, qui représente des enfants canadiens, Ottawa doit agir.

« Des Canadiens ont quitté le pays afin de se rendre en Syrie. Plusieurs ont fondé une famille. Des enfants sont nés dans des conditions déplorables. Ces enfants sont prisonniers dans des camps. Actuellement, le gouvernement canadien ne leur porte pas assistance, dit Me Handfield. Ces enfants n’ont commis aucun crime. Ils ne sont pas responsables des fautes commises par leurs parents », poursuit l’avocat. Il veut connaître la position du gouvernement, mais aussi celle des autres partis politiques sur cette question.

Interrogé par La Presse, Affaires mondiales Canada répond la chose suivante : « Le gouvernement est au courant que des citoyens canadiens sont détenus en Syrie, et est particulièrement préoccupé par les cas des enfants canadiens en Syrie. Compte tenu de la situation sécuritaire sur le terrain, la capacité du gouvernement à fournir une aide consulaire dans l’ensemble de la Syrie est extrêmement limitée. Le gouvernement s’occupe de ces cas et fournit de l’aide dans la mesure du possible. »