(Québec) Québec déterminera désormais lui-même quels sont les besoins des commissions scolaires pour la construction et l’agrandissement d’écoles. C’est une centralisation des pouvoirs, dénoncent les commissions scolaires, qui craignent même une politisation des décisions. Québec s’en défend et dit vouloir éliminer des « démarches administratives inutiles ».

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

Dans une lettre envoyée aux commissions scolaires plus tôt cet été, le ministère de l’Éducation a annoncé sa décision de « modifier considérablement son processus d’ajout d’espace » – celui menant à la construction et à l’agrandissement d’écoles.

C’est une affaire de gros sous : pour cette année seulement, Québec a annoncé des investissements de 1,7 milliard pour bâtir ou agrandir 128 écoles.

À l’heure actuelle, les commissions scolaires déterminent elles-mêmes leurs besoins et soumettent des projets au Ministère, qui a évidemment le dernier mot.

Or, selon la lettre que La Presse a obtenue, le Ministère rapatrie des pouvoirs : il « prendra dorénavant en charge » plusieurs tâches. Il déterminera la capacité d’accueil de l’ensemble des écoles et fera une comparaison avec ses prévisions sur le nombre d’élèves attendus dans les années à venir. Il ciblera ainsi lui-même les « territoires en manque d’espace », là où l’on doit construire ou agrandir des écoles.

Québec demandera ensuite aux commissions scolaires « de valider les capacités d’accueil établies, de prendre connaissance des besoins d’espace identifiés et, le cas échéant, de soumettre les projets qu’[elles comptent] réaliser pour combler les besoins ».

Centralisation ou non ?

Le processus de validation permettra aux commissions scolaires de faire valoir leur point de vue et, si nécessaire, d’apporter des « ajustements », selon le cabinet du ministre Jean-François Roberge. Son objectif est de « réduire les délais » pour la construction et l’agrandissement d’écoles. « Il ne s’agit pas du tout d’un processus de centralisation : les commissions scolaires continueront de nous soumettre elles-mêmes les projets qu’elles jugent les plus urgents en fonction de leurs réalités respectives », soutient-il. Ce changement est apporté « de concert » avec les services des ressources matérielles des commissions scolaires.

Et pourtant, la Fédération des commissions scolaires du Québec dénonce la décision. « Quand une activité qui se déroulait localement se retrouve au Ministère, trouvez-moi un autre mot pour appeler ça que centralisation ! », a lancé son président, Alain Fortier. Du reste, selon lui, le changement ajoute une étape supplémentaire au processus actuel.

J’ai de la misère à croire que des gens dans un bureau à Québec sont capables de voir où sont nos besoins localement.

Catherine Harel Bourdon, présidente de la Commission scolaire de Montréal

Elle relève que depuis de nombreuses années, les prévisions du ministère de l’Éducation sur l’évolution du nombre d’élèves comportent des erreurs et que les commissions scolaires doivent les corriger. Le développement de projets résidentiels et l’arrivée soudaine de nombreux immigrants dans un secteur passent parfois sous son radar, selon elle.

Réalités régionales

En Outaouais, le président de la Commission scolaire des Draveurs, Claude Beaulieu, considère que des acteurs locaux sont « mieux placés pour évaluer la réalité régionale ». « Et le meilleur exemple, c’est quand on regarde les maternelles 4 ans ».

D’après lui, Jean-François Roberge fait erreur en disant que 700 locaux sont disponibles dans les commissions scolaires pour ouvrir de nouvelles classes destinées aux élèves de cet âge. 

Le problème, c’est que ces locaux ne sont pas nécessairement aux bons endroits ! Dans notre commission scolaire [en milieu urbain], on a deux locaux libres. Tandis qu’à côté, dans la Haute-Gatineau [région rurale, donc moins populeuse], il y en a une quinzaine. C’est ce qui arrive quand on a une approche centralisée qui ne tient pas compte des réalités régionales.

Claude Beaulieu, président de la Commission scolaire des Draveurs

Selon lui, les décisions pour construire et agrandir des écoles risquent d’être « très politisées ». « On souhaite que les constructions et les agrandissements ne soient pas prévus en fonction du gouvernement qui est élu. En ce moment, ça peut déjà être le cas, mais avec la nouvelle façon de faire, qu’est-ce qui nous préserve [contre le fait] que ce soit teinté » politiquement ? demande de son côté Catherine Harel Bourdon.

La décision de Québec survient dans un contexte bien particulier : le gouvernement déposera bientôt un projet de loi pour abolir les élections scolaires et transformer les commissions scolaires en centres de services aux écoles. « Ce qui me fâche un peu, c’est que le ministre dit que sa réforme va faire en sorte que ce seront les gens les plus près des élèves qui vont prendre les décisions, mais, dans les faits, on s’en va vers une centralisation », affirme Claude Beaulieu. Pour Alain Fortier, ce ne sont pas les futurs administrateurs des centres de services, intégrés au Ministère, qui remettront en question les choix du gouvernement.