Les futurs enseignants québécois sont très peu formés à débusquer des éléments comme les fausses nouvelles et les théories du complot, ce qui ne les empêche pas d’avoir une pensée critique plutôt développée par rapport à leurs collègues belges et français, a découvert un chercheur en éducation de l’Université de Montréal. Il y a néanmoins urgence à aider les enseignants de la province, dit-il.

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

L’eau a-t-elle une mémoire moléculaire ? Un sondage mené sur le web par une chaîne télévisée est-il fiable ? L’homéopathie, ça fonctionne ? Dans le cadre de son doctorat en éducation, Florent Michelot a voulu savoir dans quelle mesure les futurs enseignants québécois, belges et français arrivent à distinguer le vrai du faux, à remettre en question les informations qui leur sont présentées.

Il a découvert que non seulement les étudiants de la province estiment avoir une pensée critique développée, mais en plus ils ont raison !

Le sentiment d’efficacité personnel est très bon au Québec, tout comme le niveau de pensée critique. En France, c’est l’extrême inverse. En Belgique, c’est médian. On est loin d’être mauvais.

Florent Michelot, chercheur

Comment mesure-t-on la pensée critique ? « C’est un peu comme les tests de QI. Est-ce que ça mesure l’intelligence ? Certainement pas. Est-ce que ça mesure quelque chose qui se rapproche de l’intelligence ? Probablement », dit Florent Michelot.

Le chercheur a d’abord fait remplir des questionnaires à plus de 250 aspirants enseignants des trois pays en leur présentant par exemple des problèmes d’évaluation des probabilités. Il leur a notamment demandé si le fait de toujours choisir la même combinaison à la loterie accumulait les chances de gagner un jour. « Non, statistiquement, vous n’avez pas plus de chances », rappelle Florent Michelot.

Il a également fait voir à quelques dizaines d’entre eux des documentaires « vraiment tendancieux » et leur a demandé comment ils les percevaient.

Au bout du compte, les étudiants québécois s’en sont bien sortis et Florent Michelot fait l’hypothèse que c’est parce que le programme québécois de formation des maîtres est très axé sur la pratique.

« Les scénarios du test reposent sur des situations de la vie de tous les jours. On a la chance ici de mettre très tôt les futurs enseignants dans un contexte pratique avec les stages. On leur fait prendre conscience qu’ils seront les futurs enseignants, que c’est eux qui devront répondre aux élèves de demain dans quelques années. C’est une orientation qui a été abandonnée en France et qui va probablement l’être en Belgique d’ici quelques années », avance Florent Michelot.

Mauvaise formation

On aurait tort de s’enorgueillir de ces résultats, dit pourtant le chercheur. « Je ne pense pas qu’au Québec, on a pris la mesure du danger que constituent les théories du complot », dit Florent Michelot, qui déplore que les enseignants québécois ne soient pas aussi bien outillés que leurs collègues européens pour répondre aux questions des élèves.

C’est aussi le constat que fait Normand Landry, professeur à la TELUQ et spécialiste de l’éducation aux médias.

« La formation des enseignants est complètement inadéquate en éducation aux médias au Québec. Dans le cadre de la formation universitaire, il n’y a aucun cours [consacré à] ces enjeux, sauf des cours optionnels dans quelques universités de langue anglaise. Il y a une lacune évidente », dit Normand Landry.

En avril dernier, Québec a présenté son « cadre de référence de la compétence numérique » destiné au milieu de l’éducation, un document de référence qui aborde notamment les notions de fiabilité de l’information et de crédibilité des sources.

En le présentant, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, avait donné l’exemple d’un enseignant qui serait face à des sites « conspirationnistes » en faisant une recherche sur l’Holocauste. L’enseignant, avait alors expliqué Jean-François Roberge, devra lui-même « avoir un regard critique ».

Ces « attentes sociales » doivent maintenant se concrétiser dans les écoles, dit Normand Landry.

C’est tout le milieu scolaire qui doit prendre le virage de l’éducation numérique.

Normand Landry, spécialiste de l’éducation aux médias

« On parle beaucoup des enseignants, mais les bibliothécaires scolaires ont aussi un rôle crucial à jouer dans la question de la désinformation numérique, poursuit M. Landry. Ils sont formés pour parler d’évaluation des sources, de triangulation de l’information. On a des alliés chez les bibliothécaires, les conseillers pédagogiques, les directions, les enseignants », rappelle Normand Landry.

Il appelle à revoir la formation initiale des maîtres, à faire de la formation continue en éducation aux médias auprès des enseignants et, surtout, à les consulter pour savoir comment ça se passe en classe.

Florent Michelot pense aussi à ceux qui sont sur le terrain.

« Je ne souhaiterais pas être à la place d’un enseignant au lendemain de l’attentat de Québec. Ça doit être vraiment dur de répondre à des questions d’élèves. On a vu les difficultés des enseignants en France au lendemain de l’attentat de Charlie Hebdo pour aborder la question du terrorisme, des enjeux de déséquilibre politique à l’échelle mondiale, etc. Il faut outiller les enseignants pour ça et il n’y a pas de miracle », dit Florent Michelot.