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Le gel comme une voie vers la gratuité scolaire

Comme bon nombre d'étudiants qui ont fait la... (PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE)

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Comme bon nombre d'étudiants qui ont fait la grève l'an dernier, le philosophe Michel Seymour milite pour la gratuité scolaire.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Michel Seymour publie chez Boréal Une idée de l'université - Proposition d'un professeur militant. Il souhaite pour la gratuité, mais croit que le gel serait néanmoins une victoire à court terme. Et il craint que les associations étudiantes ne relancent dans leurs vieilles querelles. Interview avec le professeur de philosophie à l'Université de Montréal.

Q: L'ASSÉ fait-elle une erreur en songeant à boycotter le sommet?

R: Ce qui est important, c'est d'obtenir la garantie de pouvoir y parler de gratuité, même si le ministre l'exclut d'emblée. Cela dit, je ne crois pas que le ministre devrait l'exclure. Même si la gratuité n'est pas réalisable à court et peut être à moyen terme, c'est néanmoins quelque chose de justifié à long terme, et qui mérite d'être défendu maintenant pour la préparer. L'ASSÉ peut être en accord avec cela. Si on la laisse parler de gratuité au sommet, un boycottage serait une erreur.

Q: Les associations étudiantes ont rompu leur front commun pour revenir à leurs vieilles divisions. Qu'en pensez-vous?

R: Je m'étonne que ces couteaux volent entre eux sur la place publique. Même l'ASSÉ dit qu'à court terme, le gel serait une solution. C'est ce que disent la FEUQ et la FECQ. C'est seulement que l'ASSÉ ne veut pas défendre le gel pour le gel. Elle veut parler de l'objectif derrière sa position, la gratuité à long terme. Il n'y a pas de vrai débat entre eux sur la solution à adopter à court terme. J'espère que la division cessera. Si les querelles de clocher devaient l'emporter sur la stratégie, ce serait dommage. Lucien Bouchard et Jacques Parizeau n'étaient pas les meilleurs amis, mais ils ont su s'allier pour promouvoir l'indépendance.

Q: Vous militez pour la gratuité à long terme, mais le gel serait une victoire?

R: Ce serait une bonne chose. Je ne veux pas le gel pour le gel, par contre. Le gel prend son sens quand on explique qu'il vise à diminuer le coût réel pour se diriger lentement vers la gratuité. Si on n'établit pas ce lien, le gel ressemble à un compromis arbitraire.

Q: L'indexation est un gel du coût réel. Ne serait-ce pas un compromis acceptable?

R: L'indexation, ce n'est pas seulement quelques dollars de plus que le gel. C'est une croisée des chemins. Les deux routes ne sont pas si éloignées au début, c'est vrai. Mais plus on avance, plus l'écart grandit entre la route du gel et celle où on considère que l'étudiant est un utilisateur qui doit payer pour un service.

Q: Votre idée de l'université est un système hybride. Elle servirait à transmettre des connaissances, donner accès aux emplois et assurer l'égalité des chances pour ces emplois. Ce modèle s'opposerait à celui de «l'université-entreprise», où on charge l'étudiant pour un service. Mais dans votre livre, vous soulignez qu'avec la hausse proposée par le gouvernement libéral, en 2016-17, les étudiants auraient payé 16,9 % du coût de leur éducation, au lieu de 12,7 % comme c'était le cas en 2008-9. Ne serions-nous pas restés dans un modèle hybride malgré cette hausse ?

R: Quand je parle de modèle hybride, je ne veux pas dire que les étudiants ne devraient payer qu'une partie, et non la totalité, de leur scolarité. Je soutiens plutôt qu'un étudiant universitaire se réalise lui-même tout en se préparant à jouer un rôle bénéfique dans la société. Je souhaite qu'un maximum d'étudiants puisse faire cela. Selon l'économiste Pierre Fortin,  si on adoptait la gratuité, de 22 000 à 27 000 nouveaux étudiants viendraient sur nos campus. Bien sûr, ça ne se ferait pas du jour au lendemain et certains d'entre eux ne complèteraient pas leur diplôme. Mais ce décrochage se ferait en respectant l'égalité des chances. Il ne découlerait pas essentiellement d'inégalités économiques. Ce décrochage me dérange beaucoup moins.

Q: Pourrait-on dire que le cégep, qui est gratuit et offre une formation générale commune avec des cours de littérature et de philosophie, suffit à remplir le rôle de transmission des connaissances et d'égalité des chances?

R: Je ne pense pas. Si on parle d'égalité des chances dans le marché du travail, le baccalauréat devient une exigence minimale pour un très grand nombre d'emplois.

Q: Vous défendez votre idée de l'université à partir des thèses du philosophe américain John Rawls. Il parle de juste égalité des chances, que le système d'éducation devrait rendre possible. Tous devraient avoir un accès égal à l'éducation, peu importe leur revenu. Mais plusieurs qui militent pour une hausse ne pourraient-ils pas être d'accord? N'est-ce pas pourquoi ils veulent compenser leur hausse en augmentant le nombre de bourses, pour mieux financer les universités tout en protégeant l'accès aux plus pauvres?

R: On protégerait seulement certains étudiants. La classe moyenne serait durement touchée. Et si on veut compenser une hausse avec des bourses, c'est la preuve qu'un reconnaît que les droits de scolarité affectent l'accessibilité. En augmentant l'endettement de la classe moyenne, on ne règlera pas le problème. On voit aux États-Unis les conséquences de cette logique poussée à son extrême. Il y a 1000 milliards de dette, c'est la prochaine bulle qui menace d'éclater.

Q: Avec le remboursement proportionnel au revenu, on rembourserait la dette seulement après avoir obtenu son diplôme, et on le ferait à proportion de son revenu. La Coalition avenir Québec a proposé un remboursement de 5 %. Si la dette n'est pas entièrement remboursée après 10 ans, elle serait effacée. Ne protège-t-on pas ainsi l'égalité des chances?

R: C'est une solution de fiscaliste qui aborde le problème à partir d'une logique d'utilisateur-payeur. Elle demeure plus plausible, car on se rapproche de l'impôt sur le revenu. Mais ce système existe déjà! Pourquoi craint-on de rétablir les anciens paliers d'imposition plus élevés? Je ne vois pas pourquoi on ferait payer les étudiants avec un tel système complexe.

Q: Si on augmente l'impôt sur les riches et les entreprises, ne risque-t-on de créer un incitatif à ne pas travailler et investir, alors que notre économie souffre déjà d'un problème de productivité?

R: Dans une économie du savoir où il y a un arrimage entre les entreprises et les universités qui leur fournissent la main d'oeuvre, je crois que ces dernières y trouveront leur compte.

Q: La gratuité coûterait 1,1 milliard à l'État selon Pierre Fortin. Où prend-on l'argent?

R: Il a dit qu'il faudrait que les diplômés payent 40 % plus d'impôt pour financer cela. Si c'était la seule solution, je comprendrais ceux qui critiquent la gratuité. Heureusement, il y a plusieurs autres endroits où puiser de l'argent. Les entreprises peuvent contribuer avec une taxe, le fédéral pourrait rétablir son financement au niveau du début des années 90 et on pourrait corriger le mauvais financement des universités, avec les dérives immobilières et les autres problèmes.

Q: Les recteurs évaluent le sous-financement des universités à 850 millions de dollars. M. Fortin le chiffre plutôt à 300 millions. Des étudiants croient que le sous-financement n'existe pas. Que pensez-vous?

R: Cela repose sur des calculs compliqués. M. Fortin se base sur les dépenses des universités, ce qui donne un autre chiffre que si on utilisait les revenus. Je reconnais qu'il y a dans une certaine mesure un sous-financement du fonds de fonctionnement des universités. En même temps, il y a du mal financement. Si on tient compte de l'ensemble, en incluant par exemple la recherche et l'immobilisation, il y a plus d'argent dépensé par étudiant au Québec qu'ailleurs au Canada. Il y a donc à la fois un sous-financement du fonds de fonctionnement et un léger sur financement global.

Q: Le débat sur l'enseignement supérieur fait réfléchir à la légitimité en politique. Certains étudiants veulent le gel. D'autres veulent la gratuité. Tous promettent de lutter contre l'indexation. Mais d'un autre côté, les recteurs et plusieurs acteurs économiques, sans oublier les libéraux et les caquistes qui ont récolté près du deux tiers des votes aux dernières élections, militent pour une hausse. Peut-on savoir ce que veut la population ?

R: Il faut être prudent. Si on demande seulement dans un sondage si la population se range derrière les étudiants ou le gouvernement (libéral), on n'obtiendra pas un portrait fidèle. Cela revient à demander aux gens s'ils veulent payer la facture ou la refiler aux étudiants. Mais si on propose tous les choix, comme la gratuité, le gel, l'indexation ou une hausse, on obtient un portrait plus fidèle.

Q: Selon de tels sondages, l'indexation serait l'option la plus populaire. Elle rallierait plus de deux Québécois sur cinq. Dans un contexte où le consensus paraît impossible, le gouvernement n'est-il pas légitimé de trancher en ce sens?

R: Le gouvernement n'est pas obligé de trancher au sommet. J'ai déjà rencontré le ministre (de l'Enseignement supérieur, Pierre Duchesne) avec quelques autres intellectuels. Je lui ai dit de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier. Si le débat reste polarisé, je ne vois pas pourquoi il faudrait prendre rapidement une décision arbitraire.

Q: Mais le débat n'est pas nouveau. On en parle déjà depuis longtemps.

R: En réalité, c'est la première fois en 20 ou 30 ans que l'enseignement supérieur est au coeur des débats et fait les premières pages des journaux. Ce sommet n'existe pas pour rien. Il y a de gros enjeux. Ce n'est pas le sommet de la dernière chance. Le gouvernement pourrait faire un moratoire en attendant de trouver une autre solution.

Q: L'indexation n'est-elle pas un statu quo, qui ressemblerait à un moratoire ?

R: Un moratoire signifierait qu'on ne prend pas de décision. Et comme il n'y a pas d'indexation prévue à l'heure actuelle, c'est le gel qui constituerait un moratoire.

Q: Vous soutenez que l'économie du savoir exerce une pression pour hausser les droits de scolarité. Cela aurait favorisé la conception entrepreneuriale de l'université. Ce serait l'effet pervers d'un phénomène positif?

R: Il est normal et même positif que des formations en sciences de la vie, par exemple, soient liées à des grappes comme celle de l'industrie pharmaceutique. L'université doit toutefois offrir des programmes moins lucratifs comme la philosophie. Il y a eu un tournant inquiétant dans les années 2000. Des universités comme Queens (en Ontario) et Sherbrooke ont voulu abolir la péréquation interfacultaire. L'université ne doit pas se transformer en corporation qui se largue de certains départements parce qu'ils ne sont pas arrimés aux besoins de l'économie.

Q: Dans la formule actuelle, les universités sont financées en fonction de leur nombre d'étudiants. Cela aurait mené à des dérives pour attirer un maximum de «clients». Dans les cinq dernières années, elles ont dépensé 80 millions de dollars en publicité et construit aussi des campus satellites pour se concurrencer. Le gouvernement péquiste cherche un nouveau modèle. Que proposez-vous ?

R: Lors de notre rencontre, le ministre (Duchesne) nous a soumis une belle piste de réflexion. On pourrait établir des missions de recherche particulières dans les différentes universités, comme la recherche médicale, les sciences naturelles ou les sciences humaines. On évaluerait aussi la proportion d'étudiants de première génération (dont les parents ne fréquentaient pas l'université). Ces facteurs seraient modulés. On calculerait le financement de chaque université en fonction de ces missions.




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