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Cinq camarades de classe

Ioana la surdiplômée (Archives La Presse)

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Archives La Presse

Ioana la surdiplômée

On n'aurait jamais cru qu'Ioana était arrivée de Roumanie sans parler français, 18 mois auparavant, tant sa maîtrise de la langue était bonne. Prof en Roumanie, donc diplômée universitaire, la jeune femme de 30 ans venait faire des cours de maths et de sciences de niveau secondaire, afin d'être admise dans une technique scientifique au cégep. «J'ai déjà fait ces cours au lycée en Roumanie », répétait-elle avec colère. Mais le temps que cela lui aurait pris pour le prouver lui aurait fait rater sa chance de s'inscrire au cégep. Ioana revoyait donc la matière à vive allure, passant plusieurs examens par semaine et s'offusquant de payer 20 $ chacun de ses livres. «Je n'ai pas d'argent, pas de travail», m'a-t-elle expliqué en roulant ses «R».Kimberley aux efforts anéantis

Kimberley était la fille rigolote de la classe. À 23 ans, cette Noire anglophone venait faire les cours qu'il lui manquait pour être admise en soins infirmiers. Pour se motiver, elle regardait la photo de son bébé de 18 mois, m'a-t-elle confié. Or, Kimberley a reçu de mauvaises nouvelles pendant mon passage en classe : deux cégeps ont refusé sa candidature. Parce que ses notes au secondaire régulier étaient trop faibles. Pourtant, elle avait fini son secondaire aux adultes, avec de très bons résultats. « C'est pas juste, j'ai fait des gros efforts ! » s'est-elle plainte, complètement démolie. Le prof de sciences lui a expliqué que certains cégeps discriminaient négativement les élèves issus de l'éducation des adultes. Qu'elle devait se rendre sur place et les convaincre de l'admettre, ne serait-ce que comme étudiante libre. « Il faut essayer, dans l'adversité, de trouver ce qu'il y a de mieux », lui a-t-il conseillé.

Jonathan, valeureux ex-décrocheur

« Je reviens de loin », m'a dit Jonathan, 27 ans, un grand au crâne rasé qui était toujours prêt à offrir son aide en classe. « Mes parents ne m'ont pas encadré. Ma mère me laissait faire ce que je voulais, ça fait que j'ai lâché l'école à 14 ans. À cet âge-là, tu penses que t'es le nombril du monde, que le monde te doit tout. » Après avoir galéré longtemps, Jonathan est entré à l'école des adultes à 25 ans, en secondaire 3. Deux ans plus tard, il avait presque terminé le secondaire et rêvait au cégep. Décidé à travailler dans le domaine de la santé, Jonathan étudiait sans relâche, toujours stressé. « Je ne mange plus depuis un mois, m'a-t-il confié. Je n'ai pas faim, je carbure au café. Déjà que je ne suis pas gros en partant... »

Le choc de la belle Fatou

Fatou était à Montréal depuis à peine deux semaines quand je l'ai rencontrée. À 18 ans, elle venait de quitter sa famille au Sénégal pour rejoindre son mari - un cousin - dans notre pays de froid et de neige. Le choc. « Le Québec, c'est comme tu pensais ? » lui ai-je demandé lors de notre deuxième conversation. Elle a ri, gênée d'avouer que non. « C'est moins grand, moins joli aussi, m'a-t-elle dit, soudainement au bord des larmes. Quand on est au Sénégal, on pense que ce sera le paradis. Là, ça donne envie de rentrer chez soi... » Ex-étudiante en littérature, Fatou refaisait son secondaire 5 à l'éducation des adultes, sans être fixée sur la suite de son destin. Elle espérait visiter les États-Unis, elle qui ne connaissait du Québec qu'un aéroport, un quartier défavorisé et une école de raccrocheurs.

Carl qui dort

En classe, Carl dormait toujours, affalé sur son livre. Dès qu'il commençait à écrire, ses yeux se fermaient et il retombait dans le sommeil. « Je suis emballeur à l'épicerie et hier mon boss m'a demandé de faire de l'overtime jusqu'à minuit », m'a-t-il expliqué un jour. Tout juste sorti de l'adolescence, Carl travaillait 35 heures par semaine pour un salaire de 8,50 $ l'heure. Il venait aussi à l'école le matin, de 8 h 15 à 12 h 45. « Ça va, mais il faut aussi du temps libre pour faire ce que tu veux dans la vie », a-t-il plaidé. Le jeune homme aux cheveux foncés n'avait pas fini son secondaire et ne semblait pas prêt d'y arriver. « C'est ça quand t'es né dans un quartier difficile : tous mes chums sont des mauvaises influences », m'a-t-il expliqué un midi, avant de partir. C'était deux jours avant mon départ de l'école ; je ne l'ai pas revu.

*Note : tous les prénoms ont été changés




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