On croyait que l’essor de la télémédecine serait un des beaux héritages de la pandémie.

Eh bien, non.

En cabinet, les médecins sont vite retournés à leurs anciennes habitudes de voir leurs patients essentiellement en personne1.

Il faut dire qu’après 20 ans de tergiversations, Québec n’a toujours pas de plateforme digne de ce nom, alors que la télémédecine fait partie intégrante des services de santé dans des pays comme la Suisse, la France ou l’Italie2.

Ça fait rêver…

Un vilain mal de gorge ? Il suffit de faire une demande sur une plateforme internet pour être orientés vers plusieurs médecins prêts à vous parler en visioconférence. Le coût de la consultation ? Une trentaine de dollars. En moins d’une heure, vous serez à la pharmacie en train d’acheter les médicaments prescrits, comme l’a récemment expérimenté un Québécois de passage dans la région de Milan.

Pendant ce temps, le Québec reste accroché à l’ère du télécopieur.

Face à l’inertie du réseau public, on ne peut donc pas blâmer le privé d’avoir comblé le vide. Plusieurs entreprises comme Dialogue ou TELUS Santé ont développé des plateformes de télémédecine qui sont offertes à travers le programme d’assurances d’employeurs.

Mais voilà qu’Ottawa veut couper les ailes de ces services privés qui couvrent 10 millions de Canadiens, comme le révélait notre collègue Mylène Crête au début de la semaine3.

Pourtant, la télémédecine est une solution d’avenir qu’on gagnerait à développer.

Les patients ne demandent que ça, eux qui n’ont guère envie de s’absenter du travail pour se rendre à la clinique à cause d’un problème de santé qui peut être résolu à distance. C’est encore plus vrai pour des patients qui ont des problèmes de mobilité ou pour des gens en région qui doivent rouler longtemps pour voir un médecin.

Un recours avisé à la médecine virtuelle pourrait faire économiser des millions aux patients et éviter l’émission de gaz à effet de serre, si l’on se fie à une étude menée par le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM)4.

Bien sûr, les rencontres en personne restent cruciales pour les enjeux qui nécessitent un examen physique.

Et bien sûr, il faudrait baliser la télémédecine pour éviter les consultations excessives et les dédoublements que certains redoutent. Cela dit, plusieurs études démontrent que seulement 15 à 20 % des patients doivent consulter un médecin en personne après une téléconsultation,5, 6.

Mais ce n’est pas le bien-fondé de la télémédecine qu’Ottawa remet en question. Le fédéral veut plutôt mettre fin aux frais exigés par des entreprises privées pour des soins de santé virtuels.

Mais attention : la Loi canadienne sur la santé ne donne pas à Ottawa le pouvoir d’interdire les services de santé payants.

Cette loi demande plutôt aux provinces qui veulent obtenir les transferts fédéraux en santé d’offrir des services publics accessibles gratuitement à l’ensemble de la population pour l’intégralité des soins nécessaires.

En télémédecine, c’est le « deux poids, deux mesures » qui dérange. C’est le fait que les travailleurs aient accès à un médecin virtuel financé par leur employeur, alors que le reste de la population n’y a pas droit gratuitement.

Il serait politiquement casse-cou pour le gouvernement Trudeau de saboter un service qui permet à un bon tiers de la population québécoise d’avoir accès à des services médicaux, alors que les prochaines élections fédérales approchent.

Mais si Ottawa va au bout de ses intentions, Québec aurait plusieurs options.

La pire serait de laisser Ottawa réduire les transferts, comme c’est arrivé l’an dernier à cause des services de diagnostic.

Québec a peut-être fait le calcul qu’il lui coûterait moins cher d’être privé de 42 millions du fédéral que d’avoir à rembourser les examens que les Québécois paient de leurs poches quand ils vont dans des laboratoires privés.

Or, les Québécois sont doublement perdants : non seulement ils paient pour des services qui sont gratuits en Ontario, mais en plus, ils sont privés des deniers du fédéral.

Si on revient à la télémédecine, la deuxième option pour Québec serait de lancer une plateforme publique. Le gouvernement y songe. Mais il veut d’abord développer la plateforme Votre Santé qui ne sera pas prête avant deux ans, pour ensuite y greffer des consultations virtuelles.

Il y a de quoi être sceptique.

Depuis 2021, Québec s’est lamentablement traîné les pieds avec la télémédecine. Il y a eu des tables de concertations, des rapports, des plans… mais quand la pandémie a frappé, rien n’était prêt, a déploré le Vérificateur général. Et 99 % des consultations à distance ont eu lieu au téléphone7.

Face à l’infinie lenteur technologique du réseau public, Québec pourrait choisir de rendre accessibles à l’ensemble des Québécois les plateformes existantes dans le privé. C’est ce qui se passe dans d’autres pays comme la France, où les téléconsultations sont remboursées, au même titre qu’une consultation en cabinet.

Peu importe l’option retenue, l’avenir de notre système de santé passe par l’innovation. Par de nouvelles technologies, mais aussi par de meilleures façons d’organiser le travail. La télémédecine offre tout ça.

Il est temps de la déployer pour de bon, pour tout le monde. Pas de la laisser mourir.

1. Consultez l’analyse d’Inforoute Santé du Canada (en anglais) 2. Lisez l’article « La télémédecine a la cote en Suisse » 3. Lisez l’article « La télémédecine pourrait être entravée par Ottawa » 4. Consultez l’étude du Réseau québécois de la télésanté 5. Consultez l’article « Uptake and patient and provider communication modality preferences of virtual visits in primary care: a retrospective cohort study in Canada » (en anglais) 6. Consultez l’article « Teleconsultation Between Patients and Health Care Professionals in the Catalan Primary Care Service : Message Annotation Analysis in a Retrospective Cross-Sectional Study » (en anglais) 7. Consultez le chapitre sur la télésanté du rapport du Vérificateur général du Québec pour l’année 2021-2022