À gauche toute ! Après le Royaume-Uni, c’est au tour de la France de prendre un virage à gauche. De chaque côté de la Manche, qui sépare les deux pays, la population a soif de changement. Mais le prix à payer risque d’être élevé.

Autant les élections jeudi au Royaume-Uni n’ont réservé aucune surprise. À l’issue d’une campagne qui a fait peu de vagues, le Parti travailliste a facilement repris le pouvoir après 14 ans de règne conservateur.

Autant les élections en France dimanche ont donné lieu à des retournements dignes d’un film d’action. Un film qui se termine en queue de poisson, sans qu’on sache qui a gagné.

Les perdants sont plus faciles à identifier, à commencer par le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen et de Jordan Bardella, qui a fini troisième, alors que les résultats du premier tour lui avaient laissé entrevoir une majorité absolue. Eh bien non ! Il est rassurant de constater qu’une solide majorité de Français s’est érigée contre l’extrême droite.

Le président Emmanuel Macron ressort aussi considérablement amoindri de cet affreux pari de déclencher des élections précipitées. À cause de son arrogance, la France se retrouve inutilement dans une zone de turbulence politique, car aucun des trois grands blocs n’a obtenu la majorité.

Il est bien difficile de prédire comment aboutiront les jeux de coulisses des prochains jours.

Des alliances permettront-elles de créer un gouvernement de coalition ? Ce n’est pas dans les traditions françaises, même si plusieurs pays européens y parviennent.

Sans vainqueur, la France se retrouvera-t-elle avec un gouvernement de technocrates, gérant les affaires courantes à la place des politiciens ? C’est loin d’être une panacée, même si cela s’est déjà vu en Italie ou en Belgique.

Peu importe le scénario, l’agenda du Nouveau Front populaire (NFP), le regroupement de gauche qui est arrivé en tête, pourrait prendre le bord.

D’abord, il n’est pas clair que la coalition, constituée il n’y a même pas un mois, tiendra la route. La zizanie risque de faire craquer le regroupement dont certains membres – les socialistes, par exemple – pourraient se rallier au bloc centriste du président Macron, Ensemble.

Et ensuite, les promesses de la gauche seront difficiles à réaliser.

Des deux côtés de la Manche.

Au Royaume-Uni, les travaillistes ont fait rêver les électeurs excédés par la croissance économique anémique, la hausse du coût de la vie, les difficultés à obtenir des soins de santé, les écoles en décrépitude… et les frasques de l’ancien premier ministre Boris Johnson, qui s’était permis de festoyer durant la COVID-19.

Mais il ne sera pas si simple de renverser la vapeur. Le nouveau premier ministre, sir Keir Starmer, a promis d’améliorer les services publics avec l’embauche de milliers de travailleurs en santé et en éducation. Il veut doubler la construction de logements, investir dans l’énergie verte, augmenter les dépenses militaires de 2,1 % à 2,5 % du PIB…

PHOTO JUSTIN TALLIS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le nouveau premier ministre britannique, Keir Starmer

Tout cela sans augmenter les impôts de la classe moyenne et sans austérité. Tout cela alors que la dette et les intérêts historiquement élevés laissent peu de marge de manœuvre.

La France aussi est sur la corde raide.

Les électeurs étaient désabusés par les politiques d’Emmanuel Macron, lui accordant peu de mérite, malgré ses bons coups, comme la création de deux millions d’emplois depuis son entrée à l’Élysée en 2017. Sa rigidité, notamment lors de la réforme contestée des pensions, a donné l’impression qu’il était déconnecté du commun des mortels, lui valant le surnom de Jupiter.

Mais l’Hexagone est coincé.

Le pays a accumulé une dette qui atteint 111 % de son PIB, ce qui en fait l’un des pays les plus endettés de la zone euro. Et son budget annuel est dans le rouge, avec un déficit de 5,5 % de son PIB, le quatrième déficit en importance de l’Union européenne, derrière l’Italie, la Hongrie et la Roumanie.

Malgré la lourde pression déjà exercée par les finances publiques, le programme du NFP prévoit creuser le déficit annuel de 179 milliards de plus, avec de nouvelles dépenses et baisses d’impôts, selon une compilation de l’Institut Montaigne.

C’est beaucoup plus que ce qui était prévu dans le programme d’Ensemble (déficit additionnel de 20 milliards) et du RN (déficit additionnel de 71 milliards).

Le changement, coûte que coûte, risque de mener dans un mur fiscal. Les politiciens qui ont fait des promesses trop ambitieuses se retrouveront coincés entre deux feux. Choisiront-ils de décevoir leurs électeurs ? Préféreront-ils être sanctionnés par les marchés financiers ?

La descente aux enfers de Liz Truss doit servir de leçon aux politiciens. En 2022, l’ancienne première ministre britannique a été éjectée de son poste après seulement 45 jours. En décrétant des baisses d’impôts à crédit, elle avait fait bondir les taux d’intérêt et chuter sa devise. Une vraie catastrophe.

Il est fini le temps où les gouvernements occidentaux pouvaient emprunter sans crainte de faire bondir les taux d’intérêt. Les politiciens doivent y penser à deux fois avant de lancer des slogans et des promesses pour gagner des votes.