Sur le parvis de l'église de Lac-Mégantic, une trentaine de personnes s'agglutinent depuis plusieurs jours. Appareil photo au cou, le regard plongé dans leur longue-vue, sur la pointe des pieds, ils tentent d'apercevoir à 100 mètres de là, derrière des clôtures noires, une scène de crime.

ANNABELLE BLAIS LA PRESSE

En ces vacances de la construction, les Québécois ont répondu massivement à l'invitation de la mairesse de Lac-Mégantic. «Ne nous abandonnez pas!» avait lancé Colette Roy-Laroche, quelques jours après que le centre-ville eut été éventré par l'explosion d'un train. Mais avec la présence de plus en plus importante de touristes, un certain malaise s'installe.

Afin de permettre aux familles de se recueillir à l'église, un agent de sécurité Garda a été engagé pour éloigner les journalistes.

Les touristes circulent sans encombre et l'agent de sécurité se transforme à l'occasion en «guide touristique», expliquant quel est le meilleur chemin pour sortir de la ville ou comment se rendre au parc de la Croix.

À l'intérieur de l'église, près de l'autel où les gens se recueillent devant le mémorial, d'autres captent avec leur téléphone les photos des victimes décédées le 6 juillet. «C'était lui, le chanteur?» chuchote une dame à sa voisine.

«On est conscient que tous ne viennent pas nécessairement pour montrer leur soutien, on le voit. Mais ceux qui entrent dans l'église sont émus», croit le prêtre Steve Lemay. Le religieux reconnaît toutefois qu'il ne peut en dire autant des scènes dont il est témoin à l'extérieur. 

Qu'est-ce qu'on peut bien vouloir voir? Quand je pose le regard sur le site, ça ne m'amène que de la tristesse. C'est un peu mystérieux, pour moi, ce désir, ce besoin de voir l'aspect de la destruction», soupire-t-il.

Une scène douloureuse

Un peu plus haut, rue Laval, Mélanie Bédard, propriétaire du Dépanneur du coin, voit débarquer de nombreux touristes depuis le début des vacances de la construction, particulièrement le week-end.

«Ce qui est dur, c'est que les gens me demandent à quel endroit dans la ville on voit le mieux la scène... mais nous, à Mégantic, on ne veut plus la voir», se désole la commerçante.

Rue Villeneuve, de petits groupes s'arrêtent pour photographier un immeuble dont le revêtement extérieur s'est froissé sous la chaleur du brasier.

«On n'est pas des bêtes de foire», rage un jeune homme de 15 ans, qui n'a pas voulu s'identifier lorsque questionné sur la présence des touristes. C'est pas assez de le voir à la T.V., faut qu'ils viennent le sentir!» lâche-t-il.

Le bureau de l'information touristique, qui a été déplacé puisqu'il se trouvait en zone rouge évacuée, a pu rouvrir ses portes en début de semaine, à l'entrée de la ville. Le préposé à l'accueil Ken Godbout a constaté une augmentation du nombre de visiteurs au lendemain du cri du coeur de la mairesse. «Les gens demandent surtout de voir le site du déraillement», confirme le jeune homme.

«L'appel était pour que les gens n'annulent pas leurs réservations, précise la mairesse Roy-Laroche. Mais nous avons constaté depuis quelques jours qu'il y a beaucoup de touristes qui viennent se recueillir à l'église. Je pense que pour les Méganticois, c'est une belle marque d'affection et de sympathie.»

Tant la mairesse que la Sûreté du Québec confirment qu'il n'y a pas eu d'incidents impliquant des touristes. On peut toutefois apercevoir des agents avertir de temps à autre quelques curieux tentant de photographier l'intérieur de la zone dissimulée par des clôtures.

Si le camping municipal Baie-des-Sables affiche complet, certaines attractions comme D'Arbre en Arbre n'ont pas vu d'impact notable. Plusieurs touristes s'arrêtent en ville sur le chemin de leurs vacances. C'est le cas de nombreux motards qui empruntent régulièrement les routes de la région par beau temps.

De bonnes affaires

Certains commerçants y trouvent leur compte. Pour Robert Lavallée, la présence des touristes apporte un peu de réconfort. Sa boutique de vêtements, l'Exotik, se situait dans la zone rouge. Il a rebondi rapidement, et deux semaines plus tard, il a rouvert dans un nouvel espace loué à un jet de pierre de l'église.

La nouvelle boutique est beaucoup plus petite que la précédente. «Les premiers jours ici, j'avais le goût de brailler», dit-il. Mais avec la présence de touristes à l'église, son emplacement est idéal pour les affaires.

Avant de repartir, plusieurs s'arrêtent pour faire des achats. C'est le cas de Guy Labbé et Rémi Drouin, de Québec, sur place pour une journée. «On est tous solidaires au Québec, a indiqué M. Labbé en payant un t-shirt et une casquette. On répond à l'invitation de la mairesse et on encourage les commerçants.»

Le dépanneur de Mélanie Bédard aussi se porte bien. «Ça roule plus, on ne se le cachera pas. Il y a quelques semaines, on aurait pris plus de monde, mais pas de cette façon, pas avec une tragédie.»