Dans une tentative à peine voilée de mettre une fois pour toutes le couvercle sur la marmite, le gouvernement fédéral a rendu publiques 4000 pages de documents caviardés concernant la torture dont auraient été victimes des prisonniers remis aux autorités afghanes par les Forces armées canadiennes.

Malorie Beauchemin LA PRESSE



Si les conservateurs de Stephen Harper estiment, à la lumière de ces documents, qu'ils n'ont rien à se reprocher, les partis de l'opposition croient au contraire que les questions demeurent entières quant aux agissements des autorités canadiennes.

«Après 12 longs mois et 12 millions de dollars, le processus est terminé, a souligné le ministre des Affaires étrangères, John Baird. Je peux vous dire que les documents appuient ce que le gouvernement dit depuis le début: nous avons toujours eu à coeur que les détenus soient traités et transférés conformément à nos obligations internationales.»

La controverse sur le transfert de prisonniers aux autorités afghanes par les militaires canadiens avait refait surface à l'automne 2009, lorsqu'un diplomate, Richard Colvin, a affirmé que le gouvernement canadien s'était rendu complice de torture en remettant aux autorités afghanes des prisonniers tout en sachant qu'ils risquaient d'être mal traités.

Désireux de faire toute la lumière sur l'affaire, les partis de l'opposition à la Chambre des communes, alors majoritaires, avaient réclamé en décembre 2009 que le gouvernement rende publics tous les documents sur les allégations de torture.

Devant le refus des conservateurs, le président de la Chambre, Peter Milliken, avait rendu en avril 2010 une décision historique qui forçait la main du gouvernement. Un comité de parlementaires a été formé en juin suivant pour revoir les documents, mais sans la participation du NPD de Jack Layton, qui jugeait que le processus contraignait les participants au silence.

C'est le travail de ce comité qui prend fin, après qu'un groupe d'experts composé de juges à la retraite eut révisé et approuvé les documents, sans toutefois formuler d'opinion sur les actions du gouvernement.

«Rien dans ces documents ni dans le rapport du groupe d'experts-arbitres n'indique que ce gouvernement, ou même le précédent, n'a rien fait de mal», a critiqué le porte-parole du NPD en matière de défense, Jack Harris.

«Tout ce travail a été une perte de temps. Il n'y a pas de jugement sur les actions du Canada», a-t-il ajouté. Il a redemandé une enquête publique, la seule façon selon le NPD de savoir si le gouvernement a violé la convention de Genève relative au traitement des prisonniers.

Selon l'ex-chef du Parti libéral du Canada, Stéphane Dion, qui était membre du comité de parlementaires, les documents rendus publics hier démontrent justement que «le gouvernement n'a pas exercé le leadership nécessaire pour s'assurer que les conventions internationales soient de façon systématique observées sur le terrain».

«Ce que ces documents prouvent, c'est que le gouvernement n'a pas fait d'effort pour savoir ce qui se passait vraiment», a souligné M. Dion.

Les nombreuses déclarations de ministres conservateurs et même du premier ministre Stephen Harper, selon lesquelles il n'y a pas d'allégations crédibles de torture, ne sont pas compatibles, selon lui, avec l'information contenue dans ces documents, où l'on apprend notamment qu'un haut fonctionnaire a sonné l'alarme en janvier 2008 sur ce qu'il considérait comme une «pratique courante de mauvais traitements» dans les centres de détention de la Direction nationale de la sécurité afghane (NDS).

«Comment les politiciens peuvent-ils prétendre qu'il n'y avait pas de mauvais traitements lorsqu'un haut responsable dit que c'est une pratique courante?», a demandé M. Dion, le seul député de l'opposition membre du comité à avoir été réélu le 2 mai dernier.

Sur la question de la notification à la Croix-Rouge, chargée d'assurer un suivi lorsque des prisonniers étaient transférés aux autorités afghanes, M. Dion conclut par ailleurs que M. Colvin a eu raison de soulever des craintes.

«Très souvent, nous avons tardé trop longtemps à notifier que des détenus étaient transférés à l'Afghanistan et plusieurs de nos fonctionnaires s'en inquiétaient», a expliqué l'ex-chef libéral.

Pour justifier qu'il était temps de clore le dossier, le ministre Baird a souligné le coût exorbitant de l'opération pour les contribuables: 12 millions de dollars. Or, à son bureau, on indique que, de cette somme, 10 millions de dollars ont servi à la production et au caviardage des documents, notamment en prévision de l'enquête de la Commission d'examen des plaintes concernant la police militaire, que le gouvernement Harper a tout fait pour museler.