Pendant que de violents affrontements avaient lieu entre policiers et manifestants tout autour du Palais des congrès, que des vitrines volaient en éclats et que des blessés étaient traités par Urgences-santé, le premier ministre Jean Charest a tourné la situation à la blague, vendredi après-midi.

Mis à jour le 21 avr. 2012
Vincent Larouche LA PRESSE

«Le Salon Plan Nord est déjà très populaire, les gens courent de partout pour rentrer», a dit le premier ministre, ce qui a provoqué un rire généralisé dans l'auditoire de plus d'un millier de personnes réunies au Salon Plan Nord, à l'intérieur du Palais des congrès.

M. Charest est d'ailleurs arrivé en retard en raison des manifestations. Devant les gens d'affaires qui l'avaient attendu, il a lancé une autre flèche à ceux qui faisaient du tapage à l'extérieur.

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«À ceux qui frappaient à la porte ce matin, on pourrait leur offrir un emploi... dans le Nord, autant que possible», a-t-il lancé.

Les blagues de M. Charest ont déclenché un raz-de-marée de commentaires sur les réseaux sociaux. En fin d'après-midi, le premier ministre a dû publier un communiqué pour dire qu'il avait été cité hors contexte. «Les propos que j'ai tenus ont été interprétés par certains comme si je prenais la situation à la légère. Ce n'est pas le cas», a-t-il écrit.

Pauline Marois a trouvé les paroles «odieuses». «Ce n'est pas digne d'un premier ministre. Il a manqué de jugement. C'est un conflit qui dure depuis deux mois et tout le monde est à fleur de peau. Dans ce temps-là, on essaie de lancer des messages plus rassurants», a dit la chef du Parti québécois à La Presse.

«Farces de J. Charest sur manif: gaffe politique majeure. Danger de prix politique élevé. #mauvaisgoût #arrogance», a lancé l'ex-chef adéquiste Mario Dumont sur Twitter.

«Des gens saignent dans la rue et la seule chose que Jean Charest offre au peuple du Québec, c'est une blague de mauvais goût», a twitté Gabriel Nadeau-Dubois, un des porte-parole du mouvement de grève étudiante.

«Je déposerai mardi une motion au Parlement suite à la période de questions pour condamner les propos odieux de Jean Charest», a renchéri le député d'Option nationale, Jean-Martin Aussant, sur le réseau social.

Le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a déclaré qu'il est inacceptable pour un dirigeant politique de blaguer au moment où une émeute a lieu à quelques mètres de là. Il juge que M. Charest a «déshonoré» la fonction de premier ministre.

«C'est triste à dire, mais je pense qu'aujourd'hui, le Québec n'avait pas de premier ministre», a-t-il lancé.

Martine Desjardins, présidente de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), a demandé des excuses à M. Charest. «Franchement, d'avoir autant de mépris de la part d'un premier ministre dans les circonstances actuelles, c'est insultant», a-t-elle déploré.

Les propos du premier ministre ont aussi fait bondir Léo Bureau-Blouin, le président de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ). «C'est insultant d'entendre notre premier ministre dire qu'il veut nous envoyer dans le Grand Nord pour lui permettre de travailler. Monsieur Charest devrait retirer ses propos et travailler à dénouer la crise», a-t-il déclaré dans un communiqué de presse.

Selon les données de la firme Influence Communication, les propos sur la manifestation, en excluant la blague de M. Charest, représentent 13,64% de tout ce qui s'est dit au Canada sur Twitter entre 14h30 et 16h30. La blague a occupé 8,64% des propos sur le réseau social pendant la même période, pour tout le pays, dans les deux langues officielles.

Selon Jean-François Dumas, président de la firme, ce «raz-de-marée» illustre un clivage entre les commentateurs sur Internet et les gens qui ont assisté au discours au Palais des congrès.

Lui-même était sur place lorsque Jean Charest a dit sa blague.

«Hier, 99,99% des gens sur les médias sociaux n'étaient pas dans la salle. À l'intérieur, l'atmosphère était à couper au couteau. La blague a permis de détendre l'atmosphère. Les gens avaient besoin de dédramatiser la situation parce que la situation était dramatique», raconte-t-il.

Un centre-ville assiégé

Au Palais des Congrès et dans les rues avoisinantes, plusieurs vitrines et véhicules ont été endommagés. Des projectiles ont été lancés aux policiers, qui ont chargé la foule à plusieurs reprises et interpellé au moins une dizaine de personnes.

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Des barricades ont été érigées en certains endroits, des gaz irritants ont été lancés et quelques blessés légers ont été soignés. La police de Montréal a dû demander à la SQ de venir en renfort pour l'aider à rétablir l'ordre.

Si plusieurs protestataires voulaient visiblement en découdre avec la police et provoquer des dommages, certains manifestants plus paisibles ont aussi été durement dispersés par la police dans le feu de l'action. Des militants  de la CSN ont notamment diffusé des images de leurs membres qui manifestent pacifiquement avant d'être gazés et repoussés par l'escouade anti-émeute.

Le discours de Jean Charest au Salon Plan Nord a attiré les représentants des entreprises concernées qui ont besoin de main-d'oeuvre. En point de presse après son allocution, M. Charest a fustigé l'attitude des manifestants sur un ton beaucoup plus sérieux.

«Non seulement c'est inacceptable, mais ça ne fera pas du tout avancer le débat et ce n'est pas le reflet de nos valeurs à nous au Québec. On ne peut pas accepter de vivre dans une société où on cherche à faire avancer nos intérêts avec la violence,  l'intimidation ou la haine. Et comme premier ministre du Québec, je n'accepterai pas ça, et les Québécois non plus», a-t-il déclaré.

Avec Tommy Chouinard, Hugo Fontaine, Émilie Bilodeau et La Presse Canadienne