C'est parce que le coût des études supérieures était trop élevé à Dubaï que les Shafia sont venus s'établir au Canada en 2007. Ils voulaient assurer un bel avenir à leurs sept enfants.

Mis à jour le 10 janv. 2012
Christiane Desjardins LA PRESSE

C'est notamment ce que Tooba Mohammad Yahya a raconté, lundi, alors qu'elle témoignait au procès pour le quadruple meurtre dont son mari, Mohammad Shafia, leur fils aîné, Hamed, et elle sont accusés. On leur reproche d'avoir tué trois de leurs filles et la première femme de Mohammad Shafia. Les quatre malheureuses, Zainab, 19 ans, Sahar, 17 ans, Geeti, 13 ans, et Rona, 52 ans, ont été trouvées noyées dans une voiture au fond de l'écluse de Kingston Mills, le 30 juin 2009. La famille de 10 personnes, qui habitait à Montréal, revenait d'un voyage à Niagara. La Couronne pense que les quatre victimes ont été tuées parce qu'elles ne respectaient pas les stricts principes islamistes établis dans la famille, dont il fallait laver l'honneur.

Les accusés assurent que c'est faux et se présentent comme une famille ouverte d'esprit, dévouée à l'islam mais peu pratiquante.

Le procès, qui est sur les rails depuis la mi-octobre, a fait relâche pendant trois semaines pour les Fêtes. La Couronne a fini de faire sa preuve, et l'un des accusés, Mohammad, le père, a déjà témoigné pour sa défense. Hier, à la reprise du procès, c'était au tour de la femme, Tooba, de s'avancer à la barre des témoins. Son avocat, David Crowe, l'a questionnée tout l'après-midi, surtout sur les éléments périphériques de l'affaire. Il l'a incitée à parler de ses origines, de son union polygame, de ses enfants et de la relation qu'elle entretenait avec Rona, première femme de son mari.

Pleurs et soupirs

Vêtue de noir, les cheveux attachés, Tooba Mohammad Yahya s'exprime avec un débit très rapide. Ses réponses sont souvent très longues et comportent une multitude de détails. Elle a pleuré abondamment hier matin en racontant dans quelles circonstances elle avait décidé de donner son troisième enfant à naître (Sahar) à Rona, qui était stérile. Autrement, elle a témoigné avec un certain aplomb, même si sa voix a parfois semblé près de se casser.

En après-midi, elle poussait souvent de grands soupirs avant de répondre. L'histoire qu'elle a livrée jusqu'ici ne déroge pas de celle qu'on a déjà entendue. Mohammad Shafia l'a prise comme seconde épouse parce que la première, Rona, ne pouvait lui donner d'enfants. Tooba a eu sept enfants, et Rona a toujours fait partie de la famille. Ils ont fui l'Afghanistan en 1992, lors de la guerre civile. Ils ont vécu au Pakistan, puis à Dubaï, à partir de 1996.

Mohammad était un homme d'affaires prospère qui voyageait beaucoup pour son travail. À la maison, Tooba ne lui racontait pas tout ce qui arrivait, car il avait tendance à récriminer pendant des jours et même des mois pour certaines choses.

Ils ont essayé de s'établir en Nouvelle-Zélande et ont tenté leur chance en Australie, mais ça n'a pas marché. Ils sont venus au Canada en juin 2007. Le coût prohibitif des études à Dubaï aurait été le déclencheur, selon Tooba. Rona est restée derrière parce qu'il fallait trouver un moyen de la faire venir, la polygamie étant interdite au Canada. Rona est finalement arrivée en novembre 2007. On l'a fait passer pour une cousine qui vivait avec la famille depuis une vingtaine d'années.

Rona tenait un journal intime dans lequel elle racontait sa vie et les tourments qu'elle disait endurer avec Tooba et Shafia. Le journal a été saisi par la police dans la résidence de la famille, à Saint-Léonard. Tooba assure qu'elle l'avait elle-même trouvé après le drame. Elle l'a lu mais n'a jamais pensé à le faire disparaître. Elle assure que bien des passages ne sont pas vrais. «Les gens peuvent écrire ce qu'ils veulent», a-t-elle dit.

La femme de 41 ans poursuit son témoignage mardi matin à Kingston.