C’est loin d’être un scénario idéal.

En fait, c’est un scénario du pire qui se trame au cœur du Quartier latin, avec la construction prévue d’un énorme poste de transformation électrique.

Hydro-Québec déplacera de quelques dizaines de mètres sa station actuelle de la côte Berri pour en ériger une autre, trois fois plus puissante, au coin de la rue Ontario, près de la Grande Bibliothèque.

L’ouvrage occupera à partir de 2029 l’un des rares espaces verts de ce secteur en mal d’amour1.

La décision a soulevé la stupéfaction de bien des Montréalais ces derniers mois, au fur et à mesure que les détails ont commencé à filtrer. Avec raison.

La société d’État affirme que c’était le seul terrain acceptable pour faire ce chantier, parmi quatre candidats potentiels. Son projet est essentiel pour répondre aux besoins énergétiques grandissants de la métropole, ajoute-t-elle.

IMAGE FOURNIE PAR HYDRO-QUÉBEC

En bleu : la zone desservie par le poste Berri d’Hydro-Québec, arrivé en fin de vie. En orange : le périmètre où doit être construit le nouveau poste de transformation, selon la société d’État. Le point vert correspond à l’emplacement du futur poste.

En acceptant cette prémisse, quel serait le moins pire de tous les pires scénarios envisagés ?

Selon moi : une construction 100 % souterraine.

Avant de parler de la faisabilité technique de l’affaire, laissez-moi cadrer le décor. Vous l’avez sans doute lu dans différents reportages, ou encore vu de vos propres yeux : le Quartier latin en arrache.

Ce qui était un secteur vibrant est devenu en quelques années un condensé de tous les maux de Montréal. Il y a des sans-abri à profusion, des locaux vacants à la pelletée, de la consommation de drogues à ciel ouvert, des cônes orange à gogo…

Ça va mal, mais ça pourrait aller mieux avant longtemps. Plusieurs projets sont dans les cartons pour ramener des résidants et des travailleurs dans le quadrilatère autour de Berri-UQAM.

La Ville de Montréal prévoit 700 logements à l’îlot Voyageur. Le promoteur Mondev construira une tour locative de 15 étages. La Maison de la chanson et de la musique s’installera dans l’ancienne bibliothèque Saint-Sulpice. L’École nationale de l’humour parle de déménager dans le coin. L’UQAM a même nommé une vice-rectrice à la relance du Quartier latin.

Diversification, embellissement, assainissement : tout ça promet. Alléluia.

Dans ce contexte, l’érection d’un mégaposte électrique de 315 000 volts en hauteur, l’un des trois scénarios envisagés par Hydro-Québec, m’apparaît tout sauf souhaitable.

Construire un immeuble massif sur le site équivaudrait à répliquer, à la sauce moderne, le mastodonte brutaliste bâti en 1968 par Hydro dans la côte Berri, devenu aujourd’hui désuet. Ce serait comme faire une jambette à la fragile relance du quartier. Non merci.

Hydro étudie deux autres possibilités : un poste semi-enfoui et un autre 100 % souterrain.

Toutes ces solutions présentent différents « défis techniques », m’a-t-on souligné cette semaine à la société d’État. La facture sera différente selon le projet choisi. Bien sûr.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

L’actuel poste Berri d’Hydro-Québec, construit en 1968 et maintenant désuet

Sur le plan technique, la construction d’un poste souterrain semble possible. La station de métro Berri-UQAM et le tunnel de la ligne orange sont tout près, mais ils ne sont pas situés directement sous le terrain convoité. Le champ est libre.

Il faudrait creuser avec une précision chirurgicale. Ce serait complexe. Mais ça ne relèverait pas du miracle non plus : les « défis » de la sorte surviennent chaque fois qu’un nouveau gratte-ciel pousse dans le centre-ville très dense de Montréal – et Dieu sait qu’il y en a eu ces dernières années.

Un chantier énergétique similaire à celui prévu par Hydro-Québec est en cours à Toronto. Hydro One construit ces jours-ci un poste de distribution souterrain dans le centre-ville, près des berges du lac Ontario.

Devant la rareté des terrains, le fournisseur de services électriques a choisi de démolir brique par brique un bâtiment patrimonial, avant de creuser un trou d’une profondeur de trois étages pour y installer ses équipements. L’ancien immeuble a été reconstruit par-dessus, et on a même aménagé un petit parc qui sera ouvert au public.

Le projet, qui dure depuis des années, semble traîner en longueur. Il ne plaît pas à tous. Mais il aura au moins le mérite de ne pas être une forteresse impénétrable au cœur de la ville, une fois terminé.

Cet aspect d’accessibilité sera crucial avec le futur poste du Quartier latin. Que le projet soit 100 % souterrain (ce que j’espère) ou semi-enfoui (ce qui semble plus probable), il devra à tout prix trouver le moyen de s’ouvrir sur le quartier environnant.

Ça prendra du vert et de la beauté, deux denrées trop rares dans ce secteur.

Hydro-Québec promet de bien faire les choses. La société d’État fera différentes études techniques et environnementales d’ici 2026, et elle consultera la population. Elle lancera ensuite un concours architectural dans l’espoir que le bâtiment s’intègre « harmonieusement » au quartier. La construction devrait s’étaler entre 2029 et 2033.

Il y aura, selon moi, deux clés essentielles pour éviter un désastre urbanistique, social et financier. Ça prendra une planification ultrarigoureuse et une vraie transparence.

Si ce n’est déjà fait, Hydro devrait étudier ce qui s’est passé avec le garage Bellechasse de la Société de transport de Montréal (STM), dans le quartier Rosemont.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

La portion en vert, à droite, et les zones triangulaires, à gauche, deviendront un parc accessible aux Montréalais lorsque le garage Bellechasse de la STM sera terminé.

Ce projet est un fiasco financier et un contre-exemple de bonne gestion. Il coûtera 600 millions de dollars, trois fois plus cher que prévu, et ouvrira avec des années de retard, en raison de changements majeurs apportés au design en cours de route.

Mais ce garage semble aussi voué à devenir, et je suis surpris de l’écrire, un exemple d’intégration à son quartier. Car au-dessus de ses trois étages souterrains, il laisse aujourd’hui apparaître ce qui deviendra un parc verdoyant, accessible à tous.

Une façon, certes coûteuse et mal exécutée, de faire avaler la construction d’un immeuble technique lourd en plein cœur de la ville. En espérant qu’Hydro en tire certains apprentissages, et qu’elle envisage sérieusement un scénario souterrain dans le Quartier latin.

1. Lisez l’article « Montréal lève un premier obstacle »