Là-dessus, Justin Trudeau n’a pas tort. La population est fâchée. Ou, au minimum, inquiète.

Le premier ministre a offert cette hypothèse pour expliquer la montée de la « droite populiste », selon ses termes, au Canada, en France et aux États-Unis. « Il y en a qui voient que les gens sont anxieux, et ils décident d’amplifier ces anxiétés », a-t-il avancé.

Puisque votre temps est précieux, cette chronique mettra de côté les angoisses existentielles ou matrimoniales pour se concentrer sur une source d’inquiétude plus mesurable, l’argent.

En épluchant les rapports et sondages, quelques constats se dégagent :

  • le Canada a moins souffert de l’inflation que les autres pays ;
  • les Canadiens se fichent de l’affirmation précédente ;
  • leur situation financière est meilleure que la perception qu’ils en ont ;
  • ils ne sont pas pour autant irrationnels ;
  • et enfin, ceux qui craignent de manquer d’argent sont plus susceptibles de larguer les libéraux.

Mais avant de s’avancer dans les conjectures, commençons par les chiffres.

Entre 2019 et 2022, le pouvoir d’achat a reculé dans la majorité des membres de l’OCDE. Le Canada fait toutefois partie des exceptions.

Le pouvoir d’achat y a augmenté de 5,4 %. Cela le place au quatrième rang parmi les 31 pays étudiés. Et le Québec fait encore mieux, avec une hausse de 8,1 %.

Pour aller au-delà des moyennes, la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke (CFFP) a examiné différents ménages (personne seule, couple avec ou sans enfants, famille monoparentale, aîné). Et pour chacun, trois catégories de revenu ont été analysées.

Les chiffres qui suivent portent sur la période 2019-2024.

Au Québec, seules les personnes aînées vivant seules et ayant un revenu inférieur à la moyenne ont vu leur pouvoir d’achat rétrécir (-4,4 %).

Dans plusieurs autres catégories, il y a eu une baisse entre 2019 et 2022, mais elle s’est depuis résorbée.

Le Canada a moins bien fait. Voici les chiffres quand on exclut le Québec des résultats.

Les familles monoparentales ayant un revenu égal ou inférieur à la moyenne⁠1 ont encaissé une baisse de leur pouvoir d’achat (entre -1,7 % et -6,4 %). Ce qui est beaucoup quand on en arrache déjà. Pour les couples avec enfants avec un revenu inférieur à la moyenne, la baisse était de 1,1 %.

Dans toutes les autres catégories de ménages et de revenus, le pouvoir d’achat a augmenté.

Mais il y a une différence entre notre situation objective et la perception que nous en avons.

À partir de 2022, l’inflation a ralenti. Or, les Canadiens ne le sentaient pas. Ils avaient encore l’impression qu’elle était au même niveau, ou presque. Il y a un « écart exceptionnellement élevé » entre l’inflation réelle et l’inflation perçue, constatent les chercheurs de la CFFP.

Ce survol statistique ne suffit pas pour comprendre la frustration des électeurs. Il faut aller au-delà des chiffres. Après tout, ce stress, les gens ne l’inventent pas.

La proportion de Canadiens souvent ou toujours inquiets à cause de l’argent a bondi, révélait l’hiver dernier un sondage Angus Reid⁠2. En 2018, elle était de 31 %. En 2024, elle atteignait 42 %.

Ces constats sont corroborés par une enquête de Narrative Research publiée en mai⁠3. Deux répondants sur trois se disent anxieux par rapport à leurs finances. C’est pire chez les femmes, qui, traditionnellement, sont plus nombreuses à voter pour M. Trudeau.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Justin Trudeau, premier ministre du Canada, le 3 juillet dernier

Ce n’est pas la seule mauvaise nouvelle pour les libéraux.

Plusieurs raisons sont invoquées par ceux qui ne les appuient pas. Le conflit entre Israël et le Hamas figure loin en bas de la liste. Même chose pour la taxation du gain en capital ou les « politiques wokes ».

La deuxième raison le plus souvent invoquée est M. Trudeau lui-même. La première est le manque de progrès dans les enjeux qui les touchent au quotidien, et le coût de la vie trône au sommet de ces enjeux.

Cela se confirme par une autre donnée. On a questionné ceux qui ont voté libéral en 2021 et qui appuient maintenant un parti différent. Ils sont deux fois plus nombreux que le reste de la population à éprouver une insécurité financière.

Pour les libéraux, changer leur chef ne serait donc pas une recette miracle. Et redonner de l’espoir aux gens ne sera pas facile. Dans les derniers mois, M. Trudeau et son équipe ont multiplié les annonces, particulièrement en logement, pour réduire le coût de la vie. L’aiguille des sondages n’a pas bougé, et ils se demandent quoi faire de plus.

En plus de son impact sur les factures, l’inflation a des conséquences psychologiques. L’approche classique en économie consisterait à dire que les gens sont irrationnels et ne comprennent pas que l’inflation hausse aussi leurs salaires. Mais c’est plus compliqué, comme le montrent les récents travaux de Stefanie Stantcheva, professeure d’économie politique à l’Université Harvard⁠4, qui s’inspire de son compatriote Robert J. Shiller.

L’inflation fragilise la confiance dans les institutions. Les gens se demandent si les banques centrales et le gouvernement font bien leur travail et si leur rapport de force suffira pour renégocier leur salaire. Ils ont l’impression que leur niveau de vie recule ou stagne. Ou, du moins, qu’ils avancent moins vite que les autres, surtout les rentiers dont les actifs prennent de la valeur.

En un mot, l’inflation génère du ressentiment. Elle contribue à la colère contre les élites. Et elle constitue ainsi une petite partie de l’explication à l’impopularité de M. Trudeau.

Le premier ministre n’a pas tort de noter les effets de cette anxiété. Le problème pour lui est que même s’il semble avoir tout essayé, il n’a pas encore trouvé le remède. Peut-être parce qu’il en aggrave lui-même les symptômes.

⁠1 La catégorie « revenu inférieur » correspond plus précisément au 25e quintile de revenu. Les deux autres catégories utilisées par les chercheurs sont le 50e quintile et le 75e quintile.

Consultez l’étude de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke 2. Consultez les résultats du sondage Angus Reid (en anglais) 3. Consultez les résultats du sondage de Narrative Research (en anglais) 4. Lisez le rapport de Stefanie Stantcheva (en anglais)