Je ne sais pas pourquoi, mais quand arrive l’été, je pense souvent à ces grands maîtres du monde des jardins et des platebandes qu’on ne voit plus.

Je pense souvent à Jean-Claude Vigor que je m’estime chanceux d’avoir côtoyé pendant plusieurs années. Jean-Claude est un géant dont l’érudition s’étend bien au-delà des jardins et des platebandes. Ce gourmand et généreux Normand à la génétique de Viking est une encyclopédie vivante dont la passion a ravivé l’amour des plantes du fils de cultivateur que je suis. J’ai aussi côtoyé et aimé Ronald Leduc qui nous a malheureusement quittés en 2013. Avec sa voix singulière, Ronald mélangeait brillamment humour et horticulture et faisait partager son savoir avec une grande générosité.

Comme Ronald et Jean-Claude, l’histoire des fleurs est aussi faite de partage et de générosité. C’est une des pages les plus importantes de l’évolution de la biosphère. Pour trouver les balbutiements de cette grande révolution du monde végétal, il faut remonter au crétacé (-145 à -66 millions d’années). Pendant que les dinosaures régnaient encore en maîtres incontestables sur la Terre, un groupe particulier de guêpes délaissaient progressivement les proies dont elles se nourrissaient pour devenir véganes. Ces guêpes deviendront les ancêtres des abeilles d’aujourd’hui.

Pourquoi ce changement de régime alimentaire ? Parce qu’au début du crétacé, peut-être même avant, pensent d’autres scientifiques, sont apparues les premières plantes à fleurs. En échange de composés nutritifs, ces premiers collaborateurs animaliers coévolueront avec cette nouvelle flore pour favoriser sa fécondation. Depuis ce grand virage du crétacé, les gains évolutifs de cette association sont indéniables pour les deux partenaires. De très minoritaires au crétacé, les plantes à fleurs ont connu un extraordinaire succès évolutif. Si bien qu’aujourd’hui, elles représentent près de 90 % de la flore terrestre dont les espèces qui nous nourrissent. Les abeilles aussi ont profité de cette association pour connaître un spectaculaire succès évolutif. Les fleurs sont également les lieux de naissance des graines et des fruits qui sont les fondations d’une extraordinaire biodiversité animalière bien au-delà des pollinisateurs.

Aujourd’hui, en plus de nous nourrir, les plantes à fleurs comblent nos désirs de beauté. Pouvez-vous imaginer la vie sans fleurs ?

Pourtant, si on plongeait un humain d’aujourd’hui au milieu des lycopodes géants, des prêles, des fougères et d’autres plantes à spores qui occupaient toute la place dans les forêts humides et marécageuses du carbonifère, il aurait trouvé ces paysages sans fleurs bien ternes.

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Le sabot de la Vierge, une orchidée qui pousse au Québec, a besoin des insectes pour assurer sa pollinisation.

Les plantes qui sont pollinisées par les animaux ont des fleurs plus belles, plus ostentatoires et plus colorées. La fleur est une affiche publicitaire déployée pour faire de l’œil aux abeilles, papillons, mouches, coléoptères, oiseaux, chauves-souris ou tout autre partenaire pollinisateur. Au cours de leur évolution, elles ont aménagé des chambres nuptiales, parées de beaux draps pour accueillir les « entremetteurs » animaliers qui favorisent leur fécondation.

En échange de nectar sucré et de pollen, ces animaux fouillent dans la fleur et emportent involontairement les grains de pollen indispensables à la fécondation des autres fleurs de la même espèce qu’ils vont visiter. Si nos spermatozoïdes ont un flagelle pour faciliter une partie de leurs déplacements vers l’ovocyte, les grains de pollen imposent un covoiturage forcé aux pollinisateurs de passage. En plus du pollen et du sucre, certains insectes reçoivent du parfum en échange de leur contribution. Mon ami biologiste Charles-Antoine Darveau, professeur agrégé à l’Université d’Ottawa, m’a parlé des espèces d’abeilles colorées, pourvues d’une longue langue qui récoltent des « parfums » dans des fleurs d’orchidées. Pourquoi ? Pour améliorer leurs chances de conter fleurette pendant les parades nuptiales. N’est-ce pas poétique ? Ces abeilles que Charles-Antoine traquait dans la jungle du Panamá se « parfument » avec les huiles essentielles que des orchidées utilisent pour se protéger contre les insectes.

Ce système de partage entre pollinisateurs et plantes nous a donné ce spectacle grandiose que sont les espaces fleuris dans nos campagnes et nos villes. Lorsque les émotions envahissent notre corps devant une telle explosion de coloris et de senteurs, il faut remercier la sélection naturelle d’avoir engendré ce mélange de coopération et de partage.

Les plantes qui ne collaborent pas avec les animaux pour se reproduire ont des fleurs moins colorées et moins parfumées. En cause, pour favoriser leur fécondation, elles n’investissent pas leur énergie dans ces leurres visuels et olfactifs qui font aussi les fleurs. Ici, la stratégie consiste plutôt à miser sur la libération d’une quantité astronomique de grains de pollen en espérant qu’une certaine fraction de ces cellules sexuelles mâles aura la chance de tomber à la bonne place. Quand une plante qui n’est pas autofertile mise sur le vent comme agent de fécondation de ses fleurs, le hasard devient le seul allié de son succès reproducteur. Pour décupler ses chances, il faut inonder l’air de pollen. L’herbe à poux qui fait rager les citadins est un exemple intéressant à citer dans ce domaine. Comme les céréales, cette plante mise sur le vent pour sa fécondation. Sa fleur est donc bien terne et elle produit d’énormes quantités de pollen. Quand arrive sa période de reproduction, partout où elle pousse, les personnes sensibles à son pollen sont agressées.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

L’herbe à poux mise sur le vent pour sa fécondation, sa fleur est donc bien terne.

Lorsque votre adolescent revient à la maison avec les yeux rouges, avant de l’accuser d’avoir fumé du cannabis, assurez-vous qu’il n’a pas sniffé du pollen. Ces cellules sexuelles qui entrent dans nos narines espéraient trouver un ovaire à féconder, mais se sont retrouvées inopportunément dans une morve à évacuer. Une triste destinée, disons.

Je suis de ceux qui s’émerveillent devant les platebandes fleuries où s’activent des pollinisateurs. Pour favoriser un tel spectacle près de chez vous, il est important de choisir des espèces végétales plus généreuses avec leurs collaborateurs. Malheureusement, aujourd’hui, partout dans nos villes poussent des variétés florales qui ont été sélectionnées par les humains pour le simple plaisir des yeux, mais qui sont de véritables déserts alimentaires pour les abeilles.

Dans ces beautés presque stériles, il y a les fleurs doubles. Ces variétés ont été sélectionnées pour remplacer les étamines par des pétales supplémentaires. Lorsque le nombre de pétales surnuméraires finit par faire disparaître complètement les étamines, la vieille alliance entre les pollinisateurs et les plantes à fleurs est alors profanée par la main de l’homme. Ainsi, chez les rosiers vendus dans nos commerces, le nombre de pétales habituel est multiplié par deux, trois ou quatre.

PHOTO BOUCAR DIOUF, COLLABORATION SPÉCIALE

Les roses vendues dans nos commerces présentent parfois un nombre de pétales décuplé ; les étamines qui contiennent le pollen ne sont plus visibles.

Ces fleurs bourrées de pétales sont très populaires chez les amateurs de bouquets. Malheureusement, elles sont si touffues que les insectes ne peuvent plus entrer dans leur corolle. Elles ont encore le pouvoir d’attirer les pollinisateurs, mais n’ont plus rien d’intéressant à leur offrir. Ce qui occasionne une énorme perte de temps pour les abeilles qui les visitent encore et encore en espérant sans succès y trouver de la nourriture.

Voilà pourquoi un mélange de fleurs incluant des espèces indigènes naturellement bienfaisantes avec les pollinisateurs est plus intelligent et durable que la monoculture de fleurs doubles. Si ces espèces qui se côtoient dans la platebande fleurissent à différents moments, c’est encore mieux. Ainsi professait le jardinier paresseux, Larry Hodgson, qui nous a quittés en octobre 2022. Un autre grand homme passionné de plantes et d’horticulture qui nous a généreusement fait partager son savoir jusqu’à la fin.

C’est aussi ça, le monde des fleurs et de la pollinisation. C’est une simple histoire de partage.

Un modèle économique bien plus durable que la féroce compétition qui semble avoir inspiré le capitalisme. Ce système qui couronne les plus puissants et envoie les plus faibles dans les catacombes de l’histoire du vivant.

Je vous souhaite un été de fleurs, d’arbres, de nature, de santé, de famille et de partage. Un peu comme le font la très grande majorité des plantes à fleurs avec leurs pollinisateurs.

La chronique de Boucar Diouf fait relâche jusqu’à l’automne.