Chère Françoise Hardy, vous êtes partie, mardi dernier, rejoindre vos amis dans leurs nuages, et depuis tombe sur votre mémoire une pluie de témoignages. On vous consacre l’icône du yé-yé. Icône vous étiez, mais yé-yé, y est permis d’en douter.

Vous faisiez partie de la génération sixties, c’est pour ça qu’on vous assimile à la tendance de l’époque, mais vous étiez plus Saint-Germain-des-Prés que Saint-Tropez. Vos chansons n’étaient pas twists, mais tristes. Et on devrait vous classer avec les Gréco, Brel et Ferré plutôt qu’avec les Johnny, Sheila et Eddy.

Vous aviez 17 ans lorsque vous avez écrit une ritournelle remplie de votre ADN, Tous les garçons et les filles. Votre maison de disques croyait si peu à ce titre, tellement à contre-courant de la vague yé-yé, qu’elle l’a mis à la fin de votre premier super 45 tours, misant d’abord et avant tout sur Oh, oh chéri, version française d’un succès country rock américain. Heureusement, on peut toujours se fier au public pour découvrir les trésors cachés, et c’est pour la face B qu’il s’est retourné.

Tous les garçons et les filles de mon âge
Se promènent dans la rue, deux par deux
Tous les garçons et les filles de mon âge
Savent bien ce que c’est qu’être heureux
Et les yeux dans les yeux et la main dans la main
Ils s’en vont amoureux sans peur du lendemain
Oui mais moi, je vais seule, par les rues, l’âme en peine
Oui mais, moi, je vais seule, car personne ne m’aime…

L’hymne des laissés-pour-compte. L’hymne des esseulés. L’hymne de ceux et celles qui ne pognent pas. Si Johnny était l’idole des jeunes, si Sylvie était la plus belle pour aller danser, vous, Françoise, vous étiez de l’autre côté, du côté des âmes en peine.

Vous aviez saisi le désarroi du paumé que personne ne choisit, qui a l’impression d’être seul au monde, d’être l’unique rejet.

Si, dans la rue, on croit que tous les garçons et toutes les filles se promènent deux par deux, c’est parce que ceux et celles qui vont seuls, on ne les voit pas. La solitude rend invisible.

Cette chanson-là, nous fûmes des millions à penser qu’elle avait été écrite pour nous, que pour nous. Elle nous a aidés à sortir le motton, à nommer notre réalité, à vivre notre peine. Et à s’accrocher aux vers de la fin. Ce n’est pas un happy end. C’est juste un maybe end.

Je me demande quand viendra le jour
Où les yeux dans les yeux, où la main dans la main
J’aurai le cœur heureux sans peur du lendemain…

La chanson ne promet rien. Elle ne dit pas que ça va arriver mais juste de l’évoquer, ça permet de consoler. On ne sourit pas encore, mais on arrête de pleurer.

PHOTO GEORGES BENDRIHEM, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Françoise Hardy durant l’enregistrement de l’émission La belle vie à Paris, en 1985

Cette œuvre sera toujours actuelle. Quand on entendait « tous les garçons et les filles de mon âge se promènent dans la rue, deux par deux… », dans le temps, on pensait à un garçon avec une fille, mais ça peut aussi bien être un garçon avec un garçon ou une fille avec une fille. Et la personne qui va seule peut être à la recherche de l’un, de l’une ou de l’autre.

Dans les années 1960, les âmes en peine étaient celles que personne n’allait chercher pour le slow de fin de soirée. Aujourd’hui, ce sont celles qui se font « swiper » à gauche sur Tinder, mais l’indifférence fait toujours aussi mal.

Françoise, vous avez écrit une chanson qui ne cessera de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout seuls.

Mon message personnel, c’est merci de m’avoir accompagné. À défaut d’être deux, j’avais votre voix avec moi.

Mon message universel, c’est que vous êtes plus que l’icône du yé-yé, vous êtes une des icônes de la grande chanson française. Tous les garçons et les filles fut la première perle, après il y a eu tout un collier : Le temps de l’amour, Le premier bonheur du jour, Mon amie la rose, Message personnel, Comment te dire adieu, La maison où j’ai grandi, À quoi ça sert ?, La question, Tant de belles choses, Fais-moi une place

Et bien sûr, vous êtes l’inoubliable interprète de la plus belle chanson sur l’amitié jamais entendue, signée Jean-Max Rivière et Gérard Bourgeois.

Puisque vous êtes repartie au fin fond des nuages, j’espère que vous souriez à nouveau à bien d’autres visages.