Pour la deuxième fois en cinq ans, le père de la pédiatrie sociale, Gilles Julien, est au centre d’une enquête journalistique de La Presse qui montre que sa Fondation dévore la psyché d’employés qui se sentent persécutés par le médecin-vedette.

Dans ces deux enquêtes menées par Isabelle Hachey, c’est près d’une vingtaine de sources qui ont confessé leurs tourments, après avoir vécu une forme ou une autre de harcèlement psychologique – sautes d’humeur à répétition, traitements du silence, etc. – de la part du DJulien et de son épouse, Hélène Sioui Trudel.

En 2019, ma collègue avait recueilli les témoignages d’une dizaine d’anciens gestionnaires et employés qui avaient tous été profondément affectés par leur passage au sein de la Fondation DJulien⁠1.

On aurait pu penser qu’après ces révélations d’il y a cinq ans, le climat à la Fondation – largement financée par les fonds publics et les dons de milliers de Québécois – se serait amélioré. On aurait pu penser que le DJulien aurait fait une introspection pour comprendre sa part de responsabilité à lui, dans cette débâcle. On aurait donc pu penser que Gilles Julien se serait arrangé pour modifier ses comportements et ses paroles, après l’enquête fracassante de La Presse en 2019. Idem pour son épouse.

On pourrait penser, espérer cela. On se tromperait : une deuxième enquête de La Presse2 montre clairement que le DJulien n’a pas changé, loin des projecteurs. Depuis 2019, pas moins de quatre directeurs généraux, entre autres, se sont succédé à la tête de la Fondation DJulien, signe d’un climat pourri.

Un travailleur social congédié, Antoine Quinty-Falardeau, qui a œuvré au Garage à musique, un des trois centres de pédiatrie sociale de la Fondation DJulien, a témoigné : « Il a commencé à ne plus m’aimer. Il allait jusqu’à ne plus me saluer, il n’y avait plus de contact visuel, il m’ignorait, j’étais un fantôme, tout à coup. » Une psychothérapeute congédiée par le DJulien : « Au début, il était très chaleureux. Au fil des semaines, il est devenu plus froid. »

Pendant six ans, l’ex-maire de Montréal Laurent Blanchard a été président du conseil d’administration de la Ruelle d’Hochelaga, un centre de pédiatrie sociale de la Fondation DJulien. Il a jeté l’éponge, parlant des « diktats » de la Fondation : « Comment se fait-il qu’une aussi belle cause, qui encaisse autant d’argent par différentes sources, les fondations, les dons de mécènes, etc., comment se fait-il qu’ils n’aient pas réussi à se donner une organisation modèle ? »

J’ajoute cette pépite : le dernier DG de la Fondation DJulien a été congédié le 22 mai, selon une source de ma collègue Hachey, pour avoir… réclamé une enquête externe sur le climat de travail à la Fondation (un autre rapport a été dûment produit en 2023).

Bref, dans l’enquête de 2024 comme dans celle de 2019, Isabelle Hachey a enquêté sur le climat de travail dans les bonnes œuvres du DJulien et elle a trouvé les mêmes particules empoisonnées. Le reportage est solide, basé sur plusieurs sources, sur des enregistrements.

Un employé congédié qui allègue du harcèlement psychologique pour se justifier ou pour se venger ? Ça se peut. Deux ? Probablement. Un leader d’organisation qui se fâche de temps en temps, qui échappe une brusquerie ici et là ? Ça se peut, aussi…

Mais dans le cas du DGilles Julien, deux enquêtes journalistiques menées par La Presse à cinq années d’intervalle montrent – avec près de 20 sources – qu’il est lui-même une grosse partie du problème de son organisation qui bouffe des employés à vitesse grand V. On aurait pu penser qu’au minimum, le bon DJulien se serait gardé une petite gêne après la deuxième enquête d’Isabelle Hachey : ce qui est présenté dans l’enquête relève au mieux d’une gestion à la dérive, au pire du harcèlement psychologique systémique.

Mais on se tromperait : comme s’il croyait vraiment qu’il est un saint qui marche sur l’eau, Gilles Julien est allé au micro de Paul Arcand non pas pour éclaircir son rôle dans la débâcle honteuse du climat de travail de la Fondation qui porte son nom⁠3, mais pour… salir la journaliste.

Les réactions du « bon DJulien » de 2019 ont trouvé écho dans ses réactions de 2024 : tout le monde a tort, tout le monde est incompétent, il n’a rien à se reprocher, jamais….

C’est de la foutaise, et si Gilles Julien a décidé de boire le Kool-Aid de sa propre légende, c’est son affaire. Mais le gouvernement du Québec (lire : Suzanne Roy, ministre de la Famille), qui a garanti en juin 2023 une aide de 58 millions sur quatre ans à la Fondation DJulien, devrait se demander s’il ne finance pas une fabrique à burn-out.

1. Lisez l’article de 2019 « Crise à la Fondation du Dr Julien » 2. Lisez l’article « Le Dr Julien à nouveau dans la tourmente » 3. Écoutez l’entrevue du Dr Gilles Julien au 98,5