Sur la hausse de la criminalité à Montréal, il y a un argument qui revient constamment : Oui, mais c’est moins pire qu’aux États-Unis. Ou alors : Oui, mais c’est moins pire que Montréal en 1984. Dans les deux cas, je suis à la veille de demander un embargo sur ces arguments.

Quand tu te fais cracher dessus dans le métro, quand tu te fais dérober ton téléphone intelligent, quand ton char se volatilise dans ton entrée de garage, quand ton appartement se fait défoncer, quand ta vieille voisine se fait battre pour son sac à main et quand une fusillade éclate à deux rues de chez toi… 

Tu t’en contrefiches de penser que c’est pire à Chicago présentement ou que c’était pire dans le Cartierville de tes grands-parents.

Pourquoi ?

Parce que tu vis ici, maintenant. Et que ton point de référence, en matière de violence, c’est hier et avant-hier. Façon de parler, mais vous comprenez ce que je veux dire. Le point de référence, c’est ce que tu as connu, de ton vivant, chez toi.

Et si tu es Montréalais en 2024, tu te souviens d’une époque où tu pouvais prendre le métro avec la quasi-certitude de ne pas te faire hurler dessus par des personnes « vulnérables » parce que tu ne veux/peux pas leur donner de monnaie, tu te souviens d’une époque où posséder un Honda CR-V n’était pas gage de sommeil agité et tu te souviens d’une époque où tu pouvais marcher dans le Village après la tombée du soleil sans avoir peur.

Lundi fut une journée instructive à propos du sentiment de sécurité des Montréalais.

D’abord, Le Journal de Montréal1 nous apprenait lundi matin que, selon un sondage Léger commandé par la Fraternité des policiers, les répondants estiment dans une proportion de 75 % que Montréal est encore sécuritaire. Donc, on le voit, il n’y a pas de panique…

Mais les répondants au sondage sont tout de même inquiets : ils estiment aussi à 65 % que Montréal est moins sécuritaire qu’il y a cinq ans.

Le « sentiment de sécurité » est par définition une affaire bien subjective, intensément personnelle, j’en conviens.

Sauf que les statistiques objectives appuient ce sentiment subjectif d’insécurité : le SPVM a présenté lundi après-midi son rapport annuel2, qui comprend les données sur la hausse de la criminalité… 

Et la criminalité a augmenté dans tout le carré de sable du SPVM, ou presque : le nombre d’appels au 911 a augmenté de 10 %, les crimes contre la personne ont bondi de 13 % et ceux contre la propriété, de 11 %. Le nombre de meurtres a reculé, mais les tentatives de meurtre sont en hausse… De même que les introductions par effraction et les voies de fait (58 % des crimes contre la personne à Montréal) 

Je rappelle que de 2014 à 2023, les plaintes pour voies de fait à la police de Montréal ont doublé. La population de Montréal, bien sûr, n’a pas doublé pendant cette période. Deux fois plus de voies de fait, ça ne veut pas dire que vous risquez l’agression en sortant de chez vous. Mais ça veut dire que vous avez plus de chances de connaître des personnes agressées, bousculées, battues, frappées. Ça bouscule le sentiment de sécurité.

J’évoquais l’année 2014, plus haut, pour parler du début d’une tendance à la hausse dans les voies de fait à Montréal… Mais 2014 a marqué le début d’une tendance à la hausse des crimes contre la personne partout au Canada, tendance qui laisse des experts pantois – comme le criminologue à la retraite Marc Ouimet3, en entrevue récemment à La Presse.

Il faudra des années à des armées de scientifiques pour décortiquer les données, afin de comprendre pourquoi ces jours-ci, un peu partout au Canada, le nombre de crimes contre la personne augmente.

C’est sûrement, comme on dit, « multifactoriel ».

Permettez que je souligne une variable potentielle expliquant le phénomène, celle de notre tolérance à la violence. Il y a quelques jours, en réaction à une chronique sur la hausse de la violence à Montréal4, le sondeur Alain Giguère, de CROP, m’a envoyé une donnée inquiétante, qui me hante depuis… 

Chaque année, CROP explore certaines thématiques pour constater s’il y a une évolution dans les réponses des Québécois. Sur la violence, le sondeur a soumis l’énoncé suivant à partir de 2003 : Quand quelqu’un n’en peut plus et qu’il explose, être un peu violent va lui faire du bien. Ce n’est pas si grave que ça.

Quel est le pourcentage de Québécois en accord avec cette affirmation, au fil des années ?

En 2003, chez les 18-34 ans, 11 % des répondants étaient en accord avec l’idée qu’être violent fait du bien et que ce n’est pas si grave. En 2011, cette proportion avait doublé, à 22 %. En 2024 ? C’est 31 % des jeunes Québécois qui sont d’accord avec cet énoncé. Un tiers !

Donc, trois fois plus de jeunes Québécois qu’il y a deux décennies pensent qu’un peu de violence est libérateur et que ce n’est pas si grave. Et dans la population adulte (18 ans et plus), ceux qui pensent qu’un peu de violence ne fait pas de tort sont passés de 8 % en 2003 à 19 % en 2024.

Traduction : il y a de plus en plus de Québécois qui pensent que fesser « un peu » ne peut pas être mauvais et peu même « faire du bien ».

Dans toutes les variables – et je répète qu’il y a plusieurs variables en jeu – à considérer dans la hausse de la violence, il est quand même particulier de constater que la proportion de nos concitoyens qui sont à l’aise avec l’usage de la violence soit en hausse importante.

1. Lisez l’article du Journal de Montréal sur le sentiment d’insécurité à Montréal 2. Lisez l’article « La criminalité et le sentiment d’insécurité gagnent du terrain à Montréal » 3. Lisez l’article « Le crime augmente plus vite que la population à Québec » 4. Lisez la chronique « Que se passe-t-il ? »