Aristote avait tout faux. Le philosophe grec prévoyait que, « si chaque outil pouvait exécuter sans sommation, ou bien de lui-même, sa fonction propre […], si par exemple, les navettes des tisserands tissaient d’elles-mêmes, le chef d’atelier n’aurait plus besoin d’aides, ni le maître d’esclaves ».

Il faut bien l’admettre, Aristote s’est fourré le doigt dans l’œil jusqu’au coude, constate Paul Lafargue. Deux millénaires plus tard, les machines n’ont soulagé les tâches de personne, ou si peu. Dans Le droit à la paresse, l’essayiste français dénonce l’influence néfaste du progrès sur nos vies de fous et plaide pour des journées de travail de… trois heures.

On en est encore loin, regrette-t-il : « À mesure que la machine se perfectionne et abat le travail de l’homme avec une rapidité et une précision sans cesse croissantes, l’ouvrier, au lieu de prolonger son repos d’autant, redouble d’ardeur, comme s’il voulait rivaliser avec la machine. »

Oh, j’oubliais presque de le mentionner : Le droit à la paresse est paru en… 1880 !

Décidément, nous n’avons rien inventé, pas même l’art de nous plaindre du rythme effréné auquel nous sommes forcés de mener nos vies. « Les gens naissent et se marient, puis vivent et meurent dans une folle agitation, dont il est étonnant qu’elle ne leur fasse pas perdre la raison », constatait l’écrivain américain William Dean Howells en 1907.

Le temps nous file entre les doigts, semble-t-il, depuis la nuit des temps. Et, de toute évidence, les avancées technologiques n’arrangent rien. Ce serait même le contraire.

En 1962, le sociologue français Joffre Dumazedier prédisait l’avènement d’une « civilisation du loisir », où nous pourrions réduire nos heures de travail pour profiter de la vie, enfin. Cette civilisation fantasmée, on l’attend toujours.

En 1982, le médecin américain Larry Dossey parlait de la « maladie du temps », cette croyance selon laquelle « le temps s’enfuit, qu’il n’y en a pas assez et qu’il nous faut pédaler pour le rattraper ».

Puis, en 2004, le journaliste canadien Carl Honoré publiait son célèbre Éloge de la lenteur : « Je suis un grippe-sou armé d’un chronomètre, écrivait-il, vivant dans l’obsession de récupérer la moindre parcelle de temps, une minute ici, quelques secondes là. Et je ne suis pas le seul. Tout le monde autour de moi – collègues, amis, famille – est pris dans le même vortex. »

Vingt ans plus tard, rien n’a changé. Rien de rien. J’aurais voulu discuter de cette perpétuelle course au temps avec Carl Honoré, mais une collègue m’a devancée (à lire dimanche, dans La Presse). J’ai été trop lente pour interviewer l’auteur d’Éloge de la lenteur, ce qui, avouons-le, ne manque pas d’ironie.

Où est passé le temps ?

Depuis le temps qu’on le cherche, il me semble qu’on devrait l’avoir trouvé…

« Le temps perdu ne se rattrape jamais. Alors, continuons de ne rien faire », conseillait l’écrivain français Jules Renard, il y a déjà plus d’un siècle. Manifestement, on ne l’a pas écouté. D’une génération à l’autre, on se lamente : on court après notre queue, sans cesse et de plus en plus vite.

Malgré les outils qui étaient censés nous faire gagner du temps. Ou à cause d’eux.

Pour comprendre ce phénomène, il faut lire l’entrevue accordée par le doctorant en philosophie Mario Ionuț Maroșan à ma collègue Judith Lachapelle (à lire dimanche, dans La Presse). « En théorie, explique-t-il, c’est vrai que la technologie pourrait nous libérer de certaines tâches pénibles. Mais qu’est-ce qu’on fait avec le temps libéré ? Il y a toujours de plus en plus de choses à faire. »

C’est ce que le philosophe allemand Hartmut Rosa appelle « l’accélération sociale » : le nombre de tâches que nous avons à accomplir augmente plus rapidement que les avancées techniques qui nous permettent d’aller plus vite.

Quand j’ai commencé à La Presse, la salle de rédaction comptait un seul ordinateur qui nous permettait de naviguer – laborieusement – sur le web. Nous nous partagions un énorme cellulaire pour les reportages terrain. Je recevais des fax, parfois une lettre ou deux par la poste.

Aujourd’hui, je croule sous les courriels. Et pas seulement au bureau. À la maison, aussi. Sans blague, ils me poursuivent jusque dans mon lit…

C’est ça, l’accélération sociale. Ça n’a pas de fin. On s’achète une voiture pour pouvoir perdre son temps dans les bouchons. On s’achète une machine à laver pour pouvoir changer de vêtements tous les jours. On s’achète un portable pour pouvoir traîner son boulot chez soi. On s’achète un téléphone intelligent pour pouvoir répondre à ses textos dans la minute…

On s’achète un air fryer pour… euh, pour quoi, donc ? Je n’ai pas encore trop compris, mais j’ai une friteuse à air chaud qui traîne depuis quelques mois sur le comptoir de ma cuisine.

Eh, il faut bien travailler pour pouvoir se payer toutes ces machines !

Vous croyez que l’intelligence artificielle nous permettra ENFIN de gagner du temps, tout plein de temps libre ? Je ne parierais pas ma chemise là-dessus. Déjà, de puissants algorithmes sont développés par les Meta et Netflix de ce monde pour nous garder le plus longtemps possible rivés à nos écrans.

Pour nous voler du temps, encore, ou ce qu’il en reste.