À cause d’un combat partiellement perdu contre le virus de la poliomyélite, la vie m’a imposé un ralentissement naturel.

Quand j’étais enfant, mon père disait que je n’arriverais jamais à suivre la masse. Dans les cours d’éducation physique, les professeurs me remettaient immanquablement un certificat d’inaptitude, pour ne pas dire un billet d’exclusion à cause de ma patte qui traîne. À l’école primaire, il fallait aussi affronter les railleries, l’intimidation et trouver un espace de survie.

Tout ça a laissé des traces et des blessures que mon papa a contribué malheureusement à inscrire plus profondément dans mon être.

Papa a ralenti mon élan en me rappelant constamment les limites physiques que la nature m’imposait à cause de ce qu’il appelait ma mauvaise jambe. Par souci de surprotection, il a failli involontairement me convertir en cet éléphanteau d’une légende chinoise qu’on attachait avec une mince corde, lui qui n’a jamais cherché à se libérer à l’âge adulte, lui qui, devenu grand, ne croyait plus en ses capacités. Profondément marqué par son passé, le géant se pensait toujours impuissant devant la même cordelette qui l’emprisonnait pendant sa jeunesse.

Si je suis devenu aujourd’hui un hyperactif de la tête, c’est grâce à ma mère qui ne ratait pas une occasion de me rappeler que je pouvais accélérer avec mon cerveau, rejoindre autrement le peloton et même espérer mener une course. Si mon père a failli me sortir de la piste, ma mère a fait de moi une autre sorte de coureur de vitesse.

Je fais partie des gens qui ont désormais besoin de réapprendre à ralentir. Pourtant, ironiquement, dans la culture d’agriculteur et de pasteur qui m’a vu grandir, le temps est plus souple et ceux qui paniquent parce qu’ils manquent de temps se voient souvent remettre les pendules à l’heure par les proverbes de la sagesse populaire.

Tu as beau être pressé, disait grand-papa, tu ne pourras jamais commander à ton derrière de galoper devant toi. La seule chose que tu risques, c’est de te ramasser cul par-dessus tête.

Les Blancs ont inventé la montre, mais n’ont jamais de temps. Voilà un autre proverbe que j’adorais dégainer. Du moins avant que mon propre bras n’entre dans le tordeur.

Aujourd’hui, je sais qu’il n’est pas facile d’échapper à cette course folle, à ce piège des temps modernes. Le capitalisme est un système qui carbure au chronomètre. C’est une course à obstacles où la sagesse populaire considère le temps comme de l’argent. D’ailleurs, si le temps, c’est de l’argent, il faut peut-être commencer à taxer l’autre qui nous demande si on a une minute de notre temps à lui consacrer.

On est tellement inféodé à cette course qu’on enseigne à nos enfants le dépassement de soi. Une expression qui, à mon avis, est des plus bizarres de la langue française. Quand on passe autant d’années à vouloir battre sa seule image qu’on voit dans le rétroviseur, c’est qu’il y a une bonne partie de la vie qui nous échappe. Il est impossible de se dépasser soi-même. À moins de se faire un double de sa personne comme partenaire d’entraînement, mais aux dernières nouvelles, le clonage humain était encore tabou.

Chose certaine, si on a normalisé cette dérive lexicale, c’est parce que le capitalisme nous pousse à courir après ce qui fuit alors qu’on devrait chérir le plus important qui reste.

Mais comment éviter de tomber dans le diktat de la vitesse et des dommageables hormones de stress quand nos sociétés croient que le bonheur dépend bien plus du verbe avoir que du verbe être ? Malgré une patte qui traîne, je confesse ici que je vis avec une certaine dépendance au travail. Un problème que ma conjointe a diagnostiqué et que ma mère a essayé de déprogrammer avant de tirer sa révérence.

Quelques années avant sa mort, elle m’a dit :

« Boucar, ton père pensait que tu ne serais jamais un grand coureur, mais il avait tort. Tu es un champion de la course malgré ton handicap physique.

Mais maintenant que tu vieillis et que le poids de l’âge te pèse un peu plus, tu gagnerais à ralentir. Tu sais, mon fils, dans la vie, on tourne bien souvent en rond dans notre course contre la montre, cette trotteuse infatigable que tous nos sprints n’arrivent jamais à rattraper.

On court en oubliant que le temps nous appartient et qu’il suffit d’arrêter pour le prendre et l’utiliser pour ce qui compte vraiment. L’art nous enseigne que c’est de notre vivant qu’il faut s’accorder des temps morts, parce qu’on ne sait pas de quoi elle est faite, mais on est certain que la mort, ça dure une éternité.

Si les membres d’une même famille sont les parties d’un même cœur, nous devrions tous ralentir un peu pour permettre aux différentes parties de ce cœur de battre à la même cadence. »