Sylvie Bellemare a prononcé le nom de Joyce et la sanction est tombée : congédiement. La peine capitale en droit du travail. Le CISSS de Lanaudière n’avait rien à faire des intentions de l’infirmière ni de son parcours impeccable – bref, des circonstances dans lesquelles le nom de Joyce, récente martyre de la Nation atikamekw, avait été prononcé. Le racisme, c’était tolérance zéro.

Publié le 12 juin

C’est bien de racisme que le CISSS a accusé son employée. En mars 2021, Sylvie Bellemare avait invité une patiente, Jocelyne Ottawa, à chanter en atikamekw. Elle lui avait demandé si on l’appelait Joyce dans sa communauté. Ça paraissait mal. Encore.

Tolérance zéro, donc. Les efforts de Mme Bellemare pour intégrer Mme Ottawa au soin, pour lui démontrer de l’intérêt, ses tentatives pour la faire rire, la formation qu’elle avait suivie 12 jours plus tôt et qui faisait mention de surnoms fréquents chez les autochtones… rien de tout cela ne comptait.

Il fallait calmer le jeu. Apaiser les médias et les politiciens. L’enquête interne a été expéditive, pour ne pas dire bâclée. La sanction avait été décidée avant même que Mme Bellemare et sa collègue, Julie Duchemin, ne soient rencontrées. La commande était claire : si les mots avaient été prononcés, les infirmières devaient être congédiées sur-le-champ. Peu importe le contexte.

Ce n’était pourtant qu’une maladresse. Une grosse bourde de la part de Sylvie Bellemare. Ça, même le CISSS de Lanaudière l’admet, aujourd’hui.

Mais ça ne change rien, a plaidé l’avocat du CISSS, François-Nicolas Fleury, le 26 mai, devant un tribunal d’arbitrage. Même sans intention de nuire, la faute était lourde. Le manque de jugement, abyssal. Et le congédiement, justifié. « C’est juste trop gros à excuser. C’est impardonnable. »

Dans l’absolu, on aurait peut-être pu excuser l’infirmière pour sa maladresse. Mais à en croire le CISSS, il faudrait tenir compte… des circonstances. « Le contexte change complètement la donne », a insisté MFleury devant l’arbitre Dominique-Anne Roy, qui doit décider si le congédiement de Mme Bellemare était abusif.

Le contexte en question, c’est bien sûr la crise provoquée par la mort de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette, six mois plus tôt. Le CISSS se remettait à peine de cette tragédie, qui l’avait fait très mal paraître. Il avait déployé beaucoup d’efforts pour rétablir les ponts avec la communauté atikamekw de Manawan.

Et voilà qu’éclatait un autre scandale. L’établissement replongeait dans la crise. Sa réputation en lambeaux, une fois de plus.

Pour le CISSS, il était donc totalement justifié de congédier Sylvie Bellemare en raison du contexte plus large dans lequel ses paroles ont été prononcées.

Paradoxe : le même CISSS, au moment du congédiement, a complètement ignoré les circonstances dans lesquelles l’infirmière a dit ce qu’elle a dit…

Ça n’existe pas, la tolérance zéro, en droit du travail. Ça n’existe pas davantage dans le code d’éthique des infirmières. Ça ne se retrouve nulle part dans les « Mission et valeurs » du CISSS de Lanaudière. Cette intolérance vertueuse qui ne souffre pas la nuance, c’est une formule, une réponse politique à un problème qu’on a laissé pourrir.

« Je suis toujours étonné de voir le niveau de hauteur et de rectitude demandé à une infirmière. Ça frise l’hypocrisie dans le présent dossier », a plaidé l’avocat de la Fédération des infirmières et infirmiers du Québec, Alexandre Grenier.

Faut-il rappeler que l’ancien PDG du CISSS, Daniel Castonguay, avait été limogé après avoir prétendu tout ignorer des problèmes de racisme à l’hôpital de Joliette ?

Comment l’établissement peut-il exiger aujourd’hui la perfection absolue de ses employés après avoir honteusement négligé ses devoirs envers les autochtones pendant des décennies ?

Comment ne pas conclure que le CISSS a sacrifié deux infirmières dans l’espoir de protéger sa réputation et de faire oublier ses fautes passées ?

Évidemment qu’un syndicat défend ses membres. C’est son boulot. Mais dans l’affaire Joyce Echaquan, le syndicat n’est pas monté au créneau. Il n’avait pas à défendre l’indéfendable.

Cette fois, c’est différent. Le congédiement de Sylvie Bellemare et de Julie Duchemin a provoqué une onde de choc. À Joliette, médecins et infirmières ont pris la plume pour souligner le professionnalisme et le dévouement de leurs collègues. Et pour s’inquiéter du fossé qui se creuse entre le personnel soignant et les autochtones.

Paradoxe, encore : le CISSS a congédié deux infirmières à la hâte pour éviter que les ponts rebâtis après la mort de Joyce Echaquan ne s’écroulent à nouveau. Or, ces congédiements ont fragilisé l’édifice. À cause de ces sanctions extrêmes, beaucoup d’infirmières redoutent de soigner des Atikamekw. Elles craignent de perdre leur emploi pour un mot prononcé de travers.

Une dernière chose, et non la moindre : a-t-on vraiment écouté Jocelyne Ottawa dans cette affaire ? Devant l’arbitre, elle a confié ses regrets d’avoir écrit quatre ou cinq lignes sur Facebook. Amère, elle a raconté que son histoire avait été récupérée par d’autres. La situation lui a complètement échappé.

Jocelyne Ottawa souhaite aux deux infirmières de retrouver leur emploi. Le CISSS plaide qu’il ne lui revient pas de décider de la sanction imposée à ses employées. Elle n’a rien à dire, rien à voir là-dedans. Techniquement, le CISSS a raison. Mais, comment dire…

Ça aussi, ça paraît mal, dans le contexte.

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