Quelque chose d’étonnant se passe avec le financement des partis politiques. Les moins populaires récoltent le plus d’argent.

Publié le 27 mai

Depuis janvier, le Parti conservateur du Québec (PCQ) et le Parti québécois (PQ) dominent, avec près de 430 000 $ en dons. Ce sont aussi eux qui comptent le plus de donateurs – le PCQ en a environ 8000, soit près du double du PQ. Les caquistes arrivent en troisième, suivis par les solidaires et les libéraux.

Comment expliquer cela ?

D’abord, ils défendent une idée forte. Le PQ est le seul à faire de l’indépendance le cœur de son action politique, tandis que le PCQ incarne la droite décomplexée.

Ensuite, la majorité du financement des partis vient de l’État, en fonction du nombre de votes obtenus. Le PCQ n’en avait presque pas obtenu en 2018. Pour lui, récolter des dons est crucial. Il y consacre beaucoup d’énergie.

Mais ce n’est pas tout. Si le parti d’Éric Duhaime attire, c’est parce qu’il comble un vide à droite.

Remontons à l’été 2010. L’ADQ est en chute libre. Désabusés, des militants de droite créent le Réseau Liberté-Québec. Un de ses cofondateurs est Éric Duhaime.

L’année suivante, la CAQ naît et l’ADQ s’y rallie. Certains ex-adéquistes se méfient toutefois de François Legault. L’avenir leur donnera raison. Le gouvernement caquiste est resté plutôt centriste sur les questions économiques et sociales. Et durant la pandémie, l’État a occupé plus de place que jamais dans nos vies. Ce fut la goutte de trop pour ces orphelins de droite. Ils avaient désormais une cause et un bassin de gens en colère.

Il ne leur manquait qu’un chef motivé.

D’où viennent les quelque 14 % de Québécois qui voteraient pour Éric Duhaime ?

Angus Reid a demandé aux sondés pour qui ils avaient voté en 2018, et qui ils appuient maintenant. M. Duhaime puise d’abord dans l’électorat caquiste, et dans une moindre mesure chez les péquistes.

En 2018, la CAQ a profité d’un vote de protestation. Beaucoup l’ont utilisé pour virer les libéraux.

Depuis qu’elle gouverne, la CAQ a gagné des partisans parmi les péquistes et les libéraux francophones, surtout les baby-boomers. Mais elle en a perdu chez les ex-adéquistes et ceux qui dénoncent le « système ».

Le divorce entre M. Legault et les ex-adéquistes est consommé.

Parmi ceux qui voteraient aujourd’hui pour la CAQ, M. Duhaime est le dernier choix. Et l’inverse est vrai. Les conservateurs ne veulent plus rien savoir de M. Legault. Exemple frappant : les électeurs conservateurs font du pouvoir d’achat une priorité, mais selon un récent sondage Léger, 72 % d’entre eux critiquent le chèque de 500 $ offert dans le dernier budget caquiste.

Québec solidaire compte aussi dans ses rangs un courant anti-autoritaire et anti-élite. À en juger par les charges répétées de Gabriel Nadeau-Dubois, on pourrait croire que le parti de gauche se sent menacé par M. Duhaime. Mais ce n’est pas vraiment le cas.

Selon un sondage interne fait par un autre parti, pour ceux qui voteraient QS, leur deuxième choix serait le PQ. Les conservateurs sont loin derrière. Quand QS attaque les conservateurs, c’est donc surtout une stratégie de mobilisation. Les militants adorent.

Éric Duhaime change le conservatisme québécois.

Il existe un petit peu de conservatisme social dans ses rangs, comme le prouve le DRoy Eappen, membre de son duo santé, qui est antiavortement. Il reste que le sujet relève avant tout du fédéral et que le PCQ lui-même en parle peu.

Le PCQ abrite aussi une aile nationaliste conservatrice, comme le prouve son but d’accueillir les immigrants ayant une « compatibilité civilisationnelle ». Cette idée inapplicable sert à courtiser les Québécois qui ont peur des étrangers. Il reste que selon Léger, les sympathisants conservateurs seraient ceux qui voteraient le moins en fonction de l’immigration. Pour la droite économique, l’identité, c’est du bla-bla.

Le PCQ se définit davantage par son conservatisme fiscal. La réduction de la taille de l’État et la valorisation du privé sont au cœur de son projet.

Mais cette description me semble incomplète. M. Duhaime incarne aussi autre chose. Comme Pierre Poilievre, il propose une droite populiste et antisystème.

M. Duhaime adore dire le contraire des autres. Le programme du parti préconise d’élargir les autoroutes 20 et 40, à trois et même quatre voies. Des milliards seraient engloutis dans cette aventure. Le contraire du conservatisme fiscal.

C’est moins idéologique que réactionnaire. Les experts nous disent comment vivre ? On va leur montrer qu’on ne les écoute pas.

Le débat ne se structure plus seulement autour d’arguments ou d’idéologies. Il s’explique aussi par un réflexe de clan. Du « nous contre eux ». Et c’est pire depuis la pandémie.

Ceux qui se méfient des élites, ceux qui refusent l’autorité, ceux qui se sentent oubliés ou méprisés ont trouvé refuge chez M. Duhaime.

Cela explique sans doute son impressionnante capacité à attirer les foules et à récolter de l’argent.

Le ras-le-bol derrière le mouvement conservateur est indéniable, et il faut essayer de le comprendre. Car laissé à lui-même, il pourrait faire des dégâts.