Le verdict de culpabilité du tueur de l’Halloween nous rappelle encore une fois qu’un verdict de « non-responsabilité » est loin d’être facile à obtenir, même dans les cas les plus étranges.

Publié le 21 mai

Il nous montre en même temps que depuis les grandes remises en question sur les témoins experts après le procès de Guy Turcotte, rien n’a vraiment changé. On assiste encore à des débats d’experts psychiatres avançant des thèses si opposées qu’on se demande comment elles peuvent émaner de la même « science ».

Mais gardons les psys pour la fin.

Depuis longtemps, en particulier depuis le premier procès du cardiologue Guy Turcotte, en 2011, un mythe circule. Il suffirait de plaider la folie pour se tirer de la pire des accusations.

Effectivement, le cas Turcotte avait de quoi stupéfier. L’homme, qui avait tué ses deux enfants, ne plaidait aucun délire ou perte de contact avec la réalité. Il se souvenait en détail des évènements ayant mené aux homicides. Mais ses experts avançaient qu’un cocktail de dépression et d’intoxication au lave-glace lui avait fait perdre la capacité de juger de ses actes.

La Cour d’appel a ordonné un second procès, au terme duquel il a été déclaré coupable de meurtre.

Mais le premier verdict a tellement scandalisé qu’un peu partout, on en est venu à se demander si ce « truc » psychiatrique n’était pas un peu trop facile. Il suffit de feindre la folie, on trouvera bien un expert pour venir la « démontrer ».

Ce n’est heureusement pas si simple que ça.

D’abord, c’est à l’accusé de faire la preuve de ses troubles mentaux. Ces troubles doivent être si prononcés qu’il était incapable de distinguer « le bien du mal » au moment du crime.

Je cite une analyse⁠1 parmi d’autres. Sur un groupe de 1814 causes de meurtre répertoriées au Canada entre 2005 et 2012, 13 se sont soldées par un verdict de non-responsabilité criminelle pour cause de troubles mentaux (ces chiffres n’incluent pas les données du Québec). Ces gens ne sont pas « acquittés », ils sont placés en institution.

Pendant la même période, sur plus de 300 000 causes criminelles de toutes sortes répertoriées par année, moins de 300 se soldaient par un tel verdict. Étant donné la prévalence des problèmes de santé mentale devant les tribunaux criminels, cette défense est donc peu utilisée, et surtout peu utilisée avec succès. La plupart des cas de non-responsabilité ne font l’objet d’aucun débat, tant la maladie est profonde.

Dans le cas des meurtres de Québec, même avec un psychiatre réputé décrivant les gestes délirants d’un individu en proie à une crise de psychose, le jury a rejeté la défense. Car, j’insiste : pour cette défense, c’est l’accusé qui doit convaincre le jury, pas juste soulever un doute.

Le jury de Québec n’a pas été convaincu.

Ce qui nous mène justement aux psychiatres et autres experts de l’âme humaine.

Le psychiatre éminent dont je viens de parler est Gilles Chamberland, qui travaille à l’Institut Philippe-Pinel.

Dès le surlendemain des sinistres évènements de l’Halloween 2020, le DChamberland accordait une entrevue à Paul Arcand.

Il commence par dire que l’on connaît bien peu de choses sur l’individu. Pour ensuite y aller d’hypothèses.

« Moins le déguisement a de signification par rapport au geste, plus c’est de la maladie mentale », opine le médecin spécialiste, faisant référence au costume de samouraï du suspect, armé de sabres japonais.

« Plus quelque chose est bizarre, plus il y a de chances qu’il y ait un problème de santé mentale », ajoute-t-il, en toute logique.

En fait, « tout pointe vers quelqu’un qui est malade », selon lui.

Rien de très audacieux jusqu’ici.

Mais le psy en rajoute : le geste est « assez typique d’un comportement de quelqu’un qui est délirant et probablement halluciné avec des voix mandatoires qui lui disent quoi faire ».

Je m’arrête ici un instant. Je ne remets nullement en doute les observations du DChamberland, faites à chaud, ni son diagnostic ultérieur.

Mais est-ce normal que, sans avoir rencontré le « patient », et en grappillant quelques infos dans les médias, un psychiatre élabore des hypothèses aussi lourdes ? On est rendu, à la fin de l’entrevue, au délire et aux voix qui ordonnent des gestes homicidaires. Il suppose ensuite que l’individu a commencé à prendre des médicaments, mais a arrêté ensuite, et que la pandémie a contribué à sa « flambée » psychotique. Tout ça, 36 heures après les évènements.

Un an et demi plus tard, le même expert témoigne pour la défense. Il a rencontré l’accusé et conclut à une psychose : l’accusé était en proie à un délire, où s’interpénétraient maladie mentale, marijuana et jeux vidéo, dit le DChamberland.

L’avocat de la Couronne lui a fait réécouter son entrevue radiophonique de 2020, suggérant qu’il s’était fait une idée à l’avance, et n’allait donc pas oser se dédire. « Dans ce que j’ai vu [dans ce dossier], j’ai trouvé plein de choses qui m’ont confirmé mon opinion, alors pourquoi j’aurais changé d’opinion ? »

En effet, s’il avait vu juste au départ, il n’y a pas lieu de changer. Et depuis, il a vu l’accusé pendant plusieurs heures.

Mais j’ai un malaise avec ces hypothèses-diagnostics radiophoniques du genre « plus c’est bizarre, plus c’est malade », ou qui poussent le public vers une conclusion sans la moindre analyse clinique.

L’autre malaise, présent dans la profession médicale, c’est qu’une querelle d’experts sur des questions aussi fondamentales laisse une drôle d’impression sur la nature même de la science psychiatrique.

Je conçois que certains cas soient « limites », et fassent l’objet de débats subtils entre experts.

Mais avouez qu’entre la préméditation froide d’un crime horrible commis en toute connaissance de cause et l’acte démentiel d’une personne dissociée de la réalité… il y a une marge.

La psychiatre Marie-Ève Cotton parle carrément d’un « dérapage » qui nuit à l’image de la psychiatrie, mais plus encore aux personnes atteintes de maladie mentale.

« Dans les faits, les tueurs de masse sont très rarement psychotiques. Et les schizophrènes sont très rarement violents. Ils sont en fait beaucoup, beaucoup plus susceptibles d’être victimes de violence que d’en être les auteurs, et beaucoup plus susceptibles d’être victimes de violence que la population générale », a-t-elle écrit sur Facebook après le témoignage du DChamberland.

L’affaire Turcotte avait donné lieu à une grande réflexion sur le rôle de l’expert psychiatrique devant les tribunaux. Sur la possibilité de faire nommer des experts par la cour. Toute une série de recommandations avaient été faites conjointement par le Barreau et le Collège des médecins⁠2.

Rien n’a vraiment changé. Mais bien entendu, après un verdict de culpabilité, personne ne proteste.

1. Consultez l’analyse de Statistique Canada
2. Consultez le Rapport du groupe de travail sur la médecine d’expertise