Avant d’entrer dans le vif du sujet, permettez que je cite quelques chiffres, histoire de camper le décor. Pas de ce qui s’est passé en CHSLD. Du défi social, humain et économique qui nous attend maintenant.

Publié le 17 mai

Je cite le rapport de la coroner Géhane Kamel.

En 2020, « plus de 315 000 personnes de 65 ans et plus requéraient un soutien à l’autonomie » au Québec.

Ce nombre passera à 500 000 en 2035 – dans 13 ans seulement. Puis à plus de 600 000 en 2050.

Déjà, notre réseau de CHSLD est dans un état de délabrement et de sous-investissement chronique. Mortel parfois.

Ce n’est pas la CAQ qui l’a créé, c’est une sédimentation politique de tous les gouvernements précédents.

Mais j’attire notre attention sur ceci. Si le réseau est dans cet état, de quoi aura-t-il l’air dans 15 ans, quand les besoins auront presque doublé ?

Ça passera largement inaperçu, mais c’est sans doute ce qu’il y a de plus important dans ce rapport qui réexaminait 2020 : la pandémie nous a fait « foncer dans le mur ». Mais un autre mur se dresse devant : le vieillissement. Il faudra autre chose que « du béton » pour passer à travers, comme dit la coroner.

Ceux qui attendent un punch vont être déçus, question coupables. Ce ne seront même pas les vilains propriétaires du CHSLD privé Herron. Ni Marguerite Blais. Ni même « le gouvernement ».

Ce n’était pas le travail de la coroner de trouver un coupable, bien sûr. Mais dans la tragédie qu’a été le CHSLD Herron, où 47 personnes sont mortes en six semaines, une forte présomption de négligence flottait dans l’air. De négligence criminelle, a même suggéré le premier ministre François Legault.

Effectivement, cet établissement était mal géré, il manquait d’employés et la direction n’était pas compétente pour s’occuper de personnes âgées malades. Il a aussi été très mal surveillé. En lisant 5060 de mes collègues de La Presse, on comprend comment même les pires établissements trouvent toujours des « clients » : on se résigne à y envoyer des gens, faute de place.

Sauf que pour cette tragédie en particulier, l’État avait pris en charge Herron, bien avant que le journaliste Aaron Derfel n’expose l’hécatombe, le 10 avril 2020. Les gestionnaires du CIUSSS étaient sur place, à la demande des propriétaires de Herron, dépassés par les évènements et la fuite – compréhensible – des employés. Ce n’est qu’après la publication de l’article dans The Gazette qu’une responsable du CIUSSS a appelé le 911, comme si elle venait de découvrir l’horreur. Alors qu’ils géraient la catastrophe depuis 10 jours. Mais pour les apparences médiatiques, cet appel « couvrait » le CIUSSS…

Quand les patrons de Herron ont voulu envoyer des patients très malades à l’hôpital, le CIUSSS les a blâmés. Tout le monde savait pourtant que Herron était incapable de fournir des soins à ces malades. Mais la directive était claire : laisser ces patients en CHSLD… même Herron.

On est donc loin de l’image de propriétaires qui ont caché à tout le monde ce qui se passait. On est loin aussi d’une surprise, quand l’horreur de ces gens abandonnés a été étalée dans le journal. Le CIUSSS savait très bien ce qui s’y passait.

La coupable désignée au gouvernement était évidemment Marguerite Blais, responsable des Aînés et des Proches aidants. Loin de la blâmer, la coroner Kamel estime qu’elle a livré sur la préparation à la pandémie le témoignage le plus crédible – bien que « formaté » politiquement, comme on a pu le comparer aux entrevues données aux journalistes.

Ce qui en ressort, on le sait déjà largement. Devant l’imminence des éclosions, on a « vidé » les hôpitaux et rempli les CHSLD. La logique officiellement était que les CHSLD sont « habitués » de gérer des éclosions. On avait surtout peur que le système hospitalier craque.

« Elle a tenté de se faire entendre », mais l’orientation de fond était décidée : il fallait sauver les hôpitaux.

On a su assez vite que la décision, et la façon dont on a fait ça, n’était pas bonne. Mais la coroner reconnaît que dans ces circonstances de crise absolue, sans précédent, ces décisions étaient prises de bonne foi.

Il n’en reste pas moins que le Québec a eu le pire bilan lors de la première vague, en ce qui concerne les morts en CHSLD et en RPA. Il faut dire que le Québec a le record de résidants dans ces établissements.

N’empêche. Plusieurs constats troublants appellent une action « pour la prochaine fois ».

Évidemment, l’état lamentable général du réseau des CHSLD.

Mais aussi le problème important de circulation de l’information scientifique pour que les meilleures décisions soient prises. L’Institut national de santé publique du Québec n’a pas été écouté assez vite. Les « meilleures pratiques », en Colombie-Britannique et dans l’État de Washington, auraient dû intéresser les décideurs ici. Sans compter que le directeur national de santé publique, qui a rang de sous-ministre, souffre d’un manque d’indépendance du politique. Il faut changer tout cela.

N’oublions pas qu’il a fallu l’armée…

« Le succès de l’armée a démontré que pour optimiser l’efficience des actions, il faut une chaîne de commandement claire, rapide et coordonnée », écrit-elle.

La coroner, en passant, cite l’exemple du CHSLD-Hôpital chinois de Montréal, qui a géré de façon admirable la pandémie. « Un modèle qui est tout à fait reproductible dans les établissements du Québec, pour peu que l’on y mette les efforts. »

Ce rapport, qui insiste beaucoup sur la nécessité des soins à domicile, veut nous préparer pour une prochaine pandémie.

Mais même sans pandémie, ce qui s’en vient commande une action musclée.