Ah, la difficile relation entre les villes et les promoteurs ! Elle est souvent faite de tension, de négociations ardues et d’incommunicabilité qui conduisent à des échanges acrimonieux, de la frustration et des retards.

Publié le 14 avril

Je vous parle de cela parce que Serge Goulet, président de Devimco Immobilier, a sollicité une rencontre avec moi il y a quelques jours. On a convenu de se parler mardi après-midi. La veille, en compagnie de Vianney Bélanger, président de Coprim, et de Cédric Constantin, vice-président de Mach, il avait exprimé sa désapprobation de la vision de la Ville de Montréal dans le développement du secteur Bridge-Bonaventure.

L’administration Plante souhaiterait y voir 3800 logements, dont 1270 logements sociaux et abordables ainsi que 320 logements familiaux⁠1. La Ville veut aussi des espaces verts, une promenade riveraine, une station du REM et entend y faire croître le nombre d’entreprises, car, il faut le rappeler, ce secteur a une vocation industrielle.

De leur côté, les promoteurs impliqués dans ce projet privilégient plutôt la hauteur et la densification en proposant de construire de 12 000 à 15 000 habitations⁠2. On a fait valoir que la construction d’immeubles en hauteur favoriserait une plus forte présence d’espaces verts. On s’engage à respecter le règlement sur la métropole mixte appelé 20-20-20 (qui force les promoteurs à inclure 20 % de logement social, 20 % de logement abordable et 20 % de logement familial) et à dégager des espaces pour des infrastructures, comme une école.

J’ai donc compris que Serge Goulet voulait me parler de ce dossier. D’entrée de jeu, il m’a dit qu’il n’avait pas aimé que dans une chronique sur le projet du REM de l’Est, je dise que CDPQ Infra agit comme un « promoteur privé ».

« C’est à la mode ces temps-ci de diaboliser les promoteurs », m’a dit le président de Devimco.

Je lui ai laissé l’occasion de s’exprimer. Il reproche à la Ville de Montréal de passer à côté de l’expertise et de la compétence des promoteurs en refusant de dialoguer avec eux. Il en a aussi contre les journalistes qui ne connaissent pas grand-chose au domaine immobilier.

Bref, Serge Goulet a la science infuse et les autres pas.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Serge Goulet, président de Devimco, en octobre 2021

Il se demande comment les villes et les gouvernements peuvent relever les défis du logement sans les capitaux du privé. Là-dessus, il a raison. Et c’est ce que l’administration Plante répète depuis qu’elle est en poste. Mais elle veut en même temps demeurer maîtresse d’une vision d’ensemble du développement de son territoire et assurer une gestion responsable.

« Quand on fait une campagne électorale en affirmant qu’on ne donnera pas les clés de la Ville aux promoteurs, comment voulez-vous avoir une bonne communication après ça ? », m’a dit (comme il l’avait dit lundi) Serge Goulet.

Au fil du temps, Serge Goulet est devenu le leader des voix critiques parmi les promoteurs. À la Ville de Montréal, des sources m’ont confié que les choses se passaient bien avec la majorité des entrepreneurs, mais que c’était « très difficile » avec certains, dont Serge Goulet.

Même si on juge qu’il « est un acteur important de l’industrie », les discussions avec cet entrepreneur sont parfois musclées. « Nous avons des fonctionnaires qui ont beaucoup de difficulté à travailler avec lui, car il peut être parfois très intense », m’a dit une source.

Serge Goulet ne cesse de répéter qu’il lui est impossible d’être entendu par la Ville. Il est intéressant de noter que le jour où il a fait sa sortie, il prenait part quelques heures plus tard à une rencontre de la table de concertation en lien avec le développement de Bridge-Bonaventure.

Le promoteur m’a assuré que c’est le fruit du hasard si les deux évènements avaient eu lieu la même journée.

Serge Goulet pose évidemment un regard de promoteur sur ce projet. Avec le nombre de logements proposé par la Ville de Montréal, la rentabilité n’est pas possible. « C’est un projet sous-développé que les Montréalais vont payer avec leurs taxes, car ça ne va marcher qu’à coups de subventions », pense le président de Devimco.

De son côté, Montréal tente de développer de nouveaux secteurs avec des objectifs d’intégration, de durabilité et de création intelligente de milieux de vie. « Penser comme un promoteur est une expertise que l’on développe à la Ville de Montréal, m’a dit Robert Beaudry, responsable de l’urbanisme au comité exécutif. Mais on souhaite en retour que les promoteurs tiennent compte des impératifs de la Ville. C’est une relation de partenariat qu’il faut développer. »

Pour le moment, la Ville de Montréal et Serge Goulet sont plutôt dans une impasse.

Après son arrivée au pouvoir, en 2017, Projet Montréal a bousculé les habitudes de certains promoteurs qui ont eu du mal à s’adapter à sa vision du développement immobilier. Je me souviens d’un petit-déjeuner avec André Boisclair, en mai 2019, alors qu’il était président-directeur général de l’Institut de développement urbain du Québec (IDU).

Il avait parlé d’« étau » sur les promoteurs avant d’évoquer un scénario apocalyptique de ce qui allait se passer. Or, avec le temps, des promoteurs ont compris qu’il valait mieux travailler de concert avec la nouvelle administration. Résultat : les chantiers continuent de pousser dans la métropole.

Serge Goulet a sans doute raison de dire qu’avec 4000 logements, le développement de Bridge-Bonaventure n’est pas rentable. Alors que nous connaissons une crise du logement, n’y a-t-il pas moyen de revoir ce plan et de se rendre à un objectif qui se situerait quelque part entre les 3800 logements que vise la Ville et les 12 000 que voudraient construire les promoteurs ?

En attendant, les citoyens assistent à une guerre de mots et d’arguments. À la fin du point de presse de lundi, les promoteurs ont annoncé qu’ils allaient organiser un évènement de type porte ouverte à la fin du mois de mai pour présenter leur plan à la population.

Nous devrions avoir celui de la Ville au même moment.

Les temps ont changé. Il n’y a pas à dire.

Griffintown

La chronique « Griffintown doit avancer⁠3 » dans laquelle je donnais la parole à Benoit Dorais, maire de l’arrondissement du Sud-Ouest, m’a valu quelques messages de citoyens de Griffintown qui s’opposent à divers projets, dont celui d’une tour de 20 étages sur les terrains de l’ancienne écurie Lucky Luc.

De ce débat, je retiens une chose : la Ville défend la densification en hauteur en affirmant que cela offrira plus d’espaces verts. C’est exactement ce que disent les promoteurs qui défendent le développement de Bridge-Bonaventure.

Il y a fort à parier que les opposants de Griffintown vont soumettre cette observation aux élus concernés.

1. Lisez « Montréal veut développer près de 400 nouveaux logements »
2. Lisez « Des promoteurs immobiliers se disent bâillonnés par Montréal »
3. Lisez « Griffintown doit avancer »