Au début, le masque, je l’oubliais tout le temps.

Publié le 29 mars

Puis, au fil des semaines, j’ai commencé à avoir des masques plein les poches. Une boîte dans l’auto, une autre dans le garde-robe de l’entrée. Le réflexe de vérifier si j’en ai un avant de sortir de la maison. Bref, comme tout le monde, je me suis habitué à en avoir toujours sous la main.

Mais je ne me suis jamais habitué à le porter, que ce soit à l’épicerie ou dans les usines à contenu où je travaille. Je ne l’enfile jamais sans pester intérieurement, ne serait-ce qu’un tout petit peu.

Et je ne peste jamais autant que quand je fais mes courses dans le quartier, que j’ai des sacs dans les mains, une tuque sur la tête et que je dois mettre mon masque. Une fois sur deux, le masque couvre d’abord mes yeux. Je dois donc le baisser, les mains lestées par les sacs d’épicerie…

(Je sais, je pourrais poser les sacs par terre à la porte de chaque commerce. Mon cerveau ne fonctionne pas comme ça.)

Bref, j’haïs ça, le masque. C’est un aria. Je ne connais personne qui se dit : Yé, j’aime porter le masque, même chez ceux qui adhèrent aux règles sanitaires…

Mais je le porte parce que je sais que c’est utile, que c’est une des mesures les plus efficaces pour protéger autrui et se protéger soi-même (1). C’est un geste simple, au-delà du désagrément d’en traîner sur soi et de le porter. Ce n’est pas comme si on nous demandait de porter un tatouage dans la face. Les bénéfices collectifs sont plus grands que mon petit désagrément personnel.

Je vais suivre les indications de la Santé publique et je ne le porterai plus tout le temps, quand il sera décrété qu’on peut cesser de le porter. Pour l’instant, c’est à la mi-avril qu’on pourra cesser de porter le masque.

J’ai la chance immense d’être en bonne santé générale, de ne pas avoir de maladie qui compromet mon système immunitaire. Mais plein de gens sont immunosupprimés, leur système immunitaire est moins robuste, à cause de la maladie ou de médicaments. Ils seraient 250 000 au Québec, selon le journaliste Jean-François Cliche (2).

J’espère que le masque va devenir commun, post-pandémie, pour ceux qui ont des symptômes grippaux, par exemple. C’est le cas en Asie, par exemple. C’est juste une forme de civisme : t’as le nez qui coule, t’es pas certain de ce que tu as… Porte un masque si tu dois aller en public.

Mais le masque est devenu l’objet-symbole de la pandémie, au fil du temps. Plus que le couvre-feu, plus que le passeport sanitaire, plus que le plexiglas.

La pandémie est survenue dans un contexte où, dans nos sociétés, tout, absolument tout devenait politisable, où chaque enjeu est l’occasion pour certains crinqués de hurler leur identité politique, qu’il s’agisse d’être pour ou contre l’accueil des réfugiés, Vladimir Poutine (avant l’Ukraine), les toilettes genrées, l’existence de certains livres (ou mots), le genre de Monsieur Patate, le pétrole, le BIXI et le pick-up, la gifle à Chris Rock, l’interdiction des sacs (ou des pailles) de plastique, Vladimir Poutine (depuis l’Ukraine), l’auto électrique et même les idées de Safia Nolin…

Tout, absolument tout est désormais engrais à polarisation politique. Et dans nos sociétés où tout est politisé, où des minorités bruyantes font l’étalage ostentatoire de leurs marqueurs identitaires, aucun objet n’a été plus politisé ces derniers mois que le masque, gracieuseté des militants anti-sanitaires et de leurs relais de radicalisation.

Dans ces cercles, si tu portes le masque, t’es un mouton de la dictature sanitaire, une aveugle qui croit à la PLANdémie, un collabo qui déteste la liberté… Et nos enfants, aussi, tu détestes nos enfants qui – selon les crinqués anti-sanitaires – se font polluer les poumons par le CO2 du masque…

(Je sais, c’est du délire, mais si les derniers mois nous ont appris quelque chose, c’est que même les discours les plus délirants savent trouver leur public.)

Ceux qui portent le masque, malgré les désagréments, savent que ce n’est pas un marqueur identitaire, c’est sanitaire : c’est un marqueur de bonne hygiène, tout comme se laver les mains après être allé au petit coin. Mais haïr le masque est devenu un marqueur identitaire pour des milliers de nos concitoyens, malheureusement.

J’émets un souhait, pour la suite des choses, alors que la fin du masque obligatoire dans l’espace public approche : que ceux qui décideront de continuer à le porter ne se fassent pas emmerder. Le port du masque a été tellement diabolisé par les opposants aux mesures sanitaires que j’ai des craintes pour la quiétude de ceux qui vont continuer à le porter pour se protéger.

Si vous avez des traitements de chimiothérapie, si vous avez la maladie de Crohn, si vous vivez avec la sclérose en plaques, vous êtes – à divers degrés – immunosupprimé. Un virus peut vous affecter bien davantage que la moyenne des ours.

Et la dernière chose dont ces gens vulnérables ont besoin, quand ils sont devant le comptoir à légumes du Provigo, c’est de se faire écœurer par les crinqués qui, hier, se filmaient en live sur Facebook en train de se faire expulser dudit Provigo parce qu’ils refusaient de porter le masque.

Dans une société où tout n’est pas engrais à polarisation, ces gens-là seraient immunisés contre les mauvais regards et les invectives. On ne vit plus dans cette société-là.

1. Lisez un article de Smithsonian (en anglais)
2. Lisez « Quel avenir pour les immunosupprimés ? »