Finalement, c’est de la colère que François Legault a vue au bout du tunnel.

Publié le 2 février

Le premier ministre renonce à taxer les non-vaccinés. Ou à leur « imposer une contribution », comme on dit pudiquement au ministère des Finances.

Selon M. Legault, cela risquait d’enrager cette minorité bruyante et de fragiliser la « paix sociale ».

Ce n’est pas faux. N’empêche que ce n’était pas tout à fait imprévisible.

Autre menace, autre recul.

L’automne dernier, le ministre de la Santé, Christian Dubé, abandonnait la vaccination obligatoire pour les travailleurs de la santé afin de ne pas aggraver la pénurie de personnel. Cela laissait songeur. Ne pouvait-on pas le prévoir ?

C’est maintenant la taxe aux non-vaccinés qui passe à la déchiqueteuse. Et on se demande : est-ce devenu une stratégie ? Lance-t-on des menaces populaires, mais inapplicables pour marquer des points politiques, avant de reculer ensuite en jouant la carte de la sagesse et de l’humilité ?

On dirait, un peu au moins… Mais c’est quand même plus compliqué que ça.

Dans sept provinces canadiennes, les travailleurs de la santé doivent être vaccinés. Pour les employés des établissements pour aînés, c’est huit provinces. Le Québec est l’exception⁠1.

L’objectif de M. Dubé était donc légitime. Sa menace semble avoir haussé légèrement le taux de vaccination. Mais il a aussi perdu de la crédibilité. Un doute planera la prochaine fois qu’il promettra de sortir le bâton, par exemple contre les médecins généralistes.

Quant à la taxe, il suffit de relire les journaux de décembre pour constater la grogne qui régnait contre les non-vaccinés. C’est en réaction à cela que M. Legault a proposé de serrer la vis aux non-vaccinés.

Cette réflexion délicate a été menée dans le désordre. Sans savoir quelle somme serait facturée, à qui, quand et par quel mécanisme.

Sans comprendre qui étaient ces non-vaccinés et pourquoi ils refusaient une injection. Et sans avoir la moindre idée non plus de ce que pensait la Santé publique de tout cela.

Tout comme son prédécesseur Horacio Arruda, le directeur national de santé publique, Luc Boileau, a gardé le silence. Cette question fiscale ne relève pas de la santé publique, a-t-il justifié. Vrai, son horaire est surchargé et ce n’était pas une priorité. Reste que la taxation des comportements à risque est aussi un sujet de santé communautaire. Par exemple, l’Institut national de santé publique (INSPQ) a appuyé en 2018 une taxe sur les boissons sucrées.

Qui M. Legault a-t-il écouté ? En gros, les sondages.

Ce n’est pas en soi un problème. Pour que les mesures soient efficaces, les gens doivent y adhérer. C’est une donnée importante. L’INSPQ publie d’ailleurs un sondage bimensuel à ce sujet.

Le plus récent a été mené du 7 au 19 janvier⁠2. On y apprend que 59 % des sondés veulent taxer les non-vaccinés et que 69 % appuient l’élargissement du passeport vaccinal. Notre sondage CROP avait mesuré des taux semblables il y a deux semaines⁠3.

Ce n’est pas si surprenant. Tout était fermé. Cette majorité disait : pourquoi doit-on se sacrifier alors que des non-vaccinés refusent d’apporter leur contribution ?

Les restaurants ont depuis rouvert et ce sera bientôt au tour des salles de spectacles et des gyms. À une condition, bien sûr : avoir le passeport vaccinal. Ce sont désormais les non-vaccinés qui se sentent lésés.

L’argument de la paix sociale, utilisé en janvier pour défendre la taxe, sert ainsi aujourd’hui à la jeter aux poubelles.

M. Legault avoue avoir été influencé par la manifestation à Ottawa, que certains voudraient reproduire devant le parlement de Québec.

Même si cette colère s’exprime plus bruyamment, les gens qui s’opposent fermement aux vaccins et aux mesures sanitaires ne sont pas plus nombreux.

Selon Ève Dubé, anthropologue de la santé qui travaille à l’INSPQ, ils représentent à peine 5 % de la population. Ce qui a changé, note-t-elle, c’est le pourcentage d’individus hésitants face aux vaccins. En mai dernier, ils étaient environ 15 %. À l’automne, ils n’étaient plus que 10 %. On en déduit que certains ont retroussé leur manche à cause du passeport vaccinal ou de la campagne de sensibilisation.

Peu importe leur raison, ce travail est à refaire avec la troisième dose.

L’adhésion de ces gens est fragile. Si la carotte a déjà fonctionné pour eux, il est étrange de sortir le bâton. Surtout s’il est à ce point difficile à manier.

La taxe aurait exigé le dépôt d’un projet de loi, son étude, puis son adoption. Cela prend quelques semaines au minimum. Même dans le scénario le plus optimiste, l’effet serait survenu après la cinquième vague.

C’est différent du passeport vaccinal, plus préventif que punitif, qui s’applique rapidement et qui, s’il est utilisé aux bons endroits, réduit les contacts à risque en amont.

L’opposition l’a dit et redit… Il est ironique que M. Legault juge sa taxe malavisée et reproche aux libéraux, péquistes et solidaires d’avoir voulu en ralentir l’adoption.

En somme, le premier ministre leur dit : vous avez eu tort d’avoir raison…

Si M. Legault ne gouvernait que par sondages, comme le prétend l’opposition, il aurait imposé cette taxe, qui demeure malgré tout populaire. Reste que ce psychodrame aurait pu être évité si on s’était intéressé aux grandes tendances des sondages, au lieu de les examiner à la loupe et d’y réagir à chaud.

Même si le recul est préférable à l’entêtement orgueilleux, cette qualité a ses limites. Mieux vaudrait ne pas lancer à l’improviste des débats si délicats. La colère peut devenir contagieuse.

1. Lisez une comparaison des mesures sanitaires au Canada
2. Consultez le sondage de l’INSPQ
3. Lisez le résumé du sondage CROP-La Presse