Des « convois de la liberté » convergent vers Ottawa pour défendre (vous l’aurez deviné) la liberté, formés de camionneurs opposés aux mesures sanitaires.

Publié le 28 janvier

Ils protestent contre la vaccination obligatoire des camionneurs canadiens et américains qui traversent la frontière, une décision imposée par les gouvernements canadien et américain.

Ce n’est pas gentil de mettre tous les manifestants dans le même camion, mais il faut quand même constater que le mouvement fait la part belle à tout ce qu’on retrouve comme théories du complot dans les poubelles de l’internet.

La figure de proue des camionneurs « libres », Patrick King, a déjà évoqué sans rire la nécessité d’apporter du changement au Canada par les armes, en tuant du monde. Il adhère aussi à la théorie d’extrême droite du « grand remplacement », qui postule faussement qu’il y a un plan pour « remplacer » les Blancs dans les démocraties⁠1.

Et le groupe « Canada Unity », au cœur de l’organisation du convoi, veut pour sa part renverser carrément le gouvernement du Canada⁠2. Canada Unity a imaginé un « contrat » avec les « plus hautes autorités du Canada » – le Sénat et la gouverneure générale – pour former un comité qui gouvernerait le pays afin de restaurer la liberté…

Bref, un coup d’État : remplacer les députés élus l’automne dernier par des non-élus (les sénateurs, la GG et des membres du « Comité des citoyens unis du Canada »). Donc, pour sauver la démocratie, instaurer une dictature.

Si ce raisonnement vous donne mal à la tête, c’est que la puce 5G qu’on vous a injectée fait sa job : vous êtes maintenant un mouton qui croit aveuglément l’État.

Jeudi, chez Paul Arcand⁠3, un camionneur québécois qui appuie le convoi de la liberté a nié un fait de base, universellement reconnu là où le vaccin anti-COVID-19 est disponible pour tous : les non-vaccinés risquent plus de se ramasser à l’hôpital pour des complications.

Je cite le camionneur : « Non, c’est pas prouvé, c’est dicté par le gouvernement. »

C’est pourtant le cas partout, ce fait – les non-vaccinés sont surreprésentés chez ceux qui développent des complications du virus – qui est documenté dans plusieurs provinces, États et pays, par des experts indépendants qui en arrivent tous à cette conclusion.

Mais selon ce camionneur, qui fait écho à la foi de milliers de négationnistes comme lui : « C’est pas prouvé », même si ce l’est.

Ça symbolise la relation des adeptes du trumpisme avec les faits : quand un fait vous dérange, dites qu’il est faux et, puis, voilà, fake news pis toute, c’est arrangé…

Le trumpisme ?

C’est simple, le trumpisme : quand je gagne l’élection, l’élection était légitime ; mais si je ne gagne pas l’élection, alors toute l’élection était arrangée avec le gars des vues et je vais empoisonner le puits de la démocratie juste pour me venger.

Il y a une frange de la droite canadienne qui se réclame du trumpisme, qui lance des accusations de « dictature » et de « tyrannie » comme si le Canada était le Kazakhstan, comme si Justin Trudeau était un dictateur sanguinaire. Maxime Bernier les courtise sans vergogne, dans une pâle imitation de Donald Trump, dont il singe la violence verbale et les exagérations outrancières.

Si vous doutez du trumpisme auquel carburent les truckers de la libârté, Donald Trump Jr lui-même a félicité les camionneurs canadiens pour leur combat contre (je cite) « la tyrannie » à Ottawa !

Ce serait drôle si le politique se tenait loin de ce délire. Mais quelques stars du caucus du Parti conservateur⁠4 – comme Pierre Poilievre et Candice Bergen – ne trouvent rien à redire devant le « combat » organisé par des gens qui veulent remplacer les élus fédéraux par des non-élus. Certains camionneurs rêvent carrément de faire au Parlement ce que les trumpistes ont fait au Capitole⁠5, il y a un an…

Mais ce n’est pas suffisant pour que le caucus conservateur s’en distancie de façon unanime.

Même l’ancien chef du Parti conservateur Andrew Scheer, toujours député, sombre dans le trumpisme : en remerciant les camionneurs, il a déclaré que Justin Trudeau était « la plus grande menace à la liberté au Canada »… Rien de moins !

Bref, battu aux urnes en 2019 dans des élections libres, M. Scheer adopte une rhétorique revancharde que ne renierait pas Donald Trump, avec des propos excessifs qui vont exciter les éléments les plus radicalisés de sa famille politique.

Question pour les députés conservateurs québécois Alain Rayes et Gérard Deltell, des hommes dignes qui n’ont jamais flirté avec ce genre de délire politique : êtes-vous gênés d’être dans le même parti que ces trumpistes-là, des fois ?

Les camionneurs qui convergent vers Ottawa se réclament du peuple, bien sûr. Mais le peuple est majoritairement vacciné, le peuple adhère majoritairement aux mesures sanitaires, même s’il est majoritairement bien tanné des privations de la pandémie.

Les camionneurs de la « liberté » sont minoritaires, ils ne représentent pas le peuple. Ils incarnent la meute, plus que le peuple.

D’ailleurs, selon l’Alliance canadienne du camionnage, la majorité des camionneurs – 90 % – sont vaccinés⁠6. Et l’Alliance dénonce le jeu de rôle à grande échelle auquel se livrent ces camionneurs qui fabulent sur la dictature canadienne, en roulant vers la capitale fédérale…

Dans une vraie dictature, bien sûr, on ne les laisserait même pas s’approcher de la capitale.

1. LISEZ l’article « Le “convoi de la liberté” s’organise au Québec » (La Presse)
2. CONSULTEZ une conversation sur Twitter au sujet des objectifs du groupe « Canada Unity »
3. ÉCOUTEZ l’intervention du camionneur non vacciné Dan Robin chez Paul Arcand
4. LISEZ l’article « Erin O’Toole retrouve son caucus à l’ombre de tensions internes » (Le Devoir)
5. LISEZ l’article « Ottawa police gear up for possible violence as trucker convoy heads to the capital » (Canada’s National Observer, en anglais)
6. LISEZ l’article « Vaccination des camionneurs : Ottawa invité à lâcher du lest » (La Presse Canadienne)