Les deux tiers des adultes québécois non vaccinés adhèrent à une vision complotiste, selon des données inédites obtenues par La Presse. Les efforts doivent se concentrer sur le tiers restant, plus susceptibles de relever la manche, estime la médecin en santé publique Mélissa Généreux.

Publié le 27 janvier

C’est un homme, plutôt jeune. Un père de famille, qui vit en milieu rural. Il n’est pas très riche. Pas très scolarisé, non plus. Il s’informe sur les réseaux sociaux. Il est à droite de l’échiquier politique. Il est anxieux et dépressif.

Voilà un portrait type – brossé à très gros traits – du Québécois non vacciné. Mais attention : ça ne lève qu’une partie du voile.

« Il y a toutes sortes de raisons qui font en sorte que les gens ne veulent pas être vaccinés », constate la Dre Mélissa Généreux, professeure à la faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke.

Un certain flou enveloppe les 540 000 adultes non vaccinés au Québec. Tantôt on les présente comme des « antivax » forcenés, des coucous irrécupérables, tantôt on les décrit plutôt comme des sans-abri, des immigrants ou des vieillards isolés. Le portrait d’ensemble est embrouillé.

PHOTO MAXIME PICARD, ARCHIVES LA TRIBUNE

La Dre Mélissa Généreux, professeure à la faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke

Grâce aux travaux de la Dre Généreux, on peut enfin y voir plus clair. Les chiffres présentés ici sont tirés d’une enquête réalisée en octobre auprès de 10 368 adultes québécois. Cette enquête fait elle-même partie d’une vaste étude en cours sur les impacts psychosociaux de la pandémie.

« En faisant des croisements, on peut dresser le profil des non-vaccinés, même si ce n’était pas l’intention de départ », explique la Dre Généreux.

Un constat se dégage : parmi les quelque 10 % de Québécois non vaccinés, les deux tiers adhèrent à une vision complotiste. Ceux-là, on s’en doute bien, sont les plus difficiles à persuader de l’importance de relever la manche pour lutter contre la pandémie.

Reste un tiers, parmi les non-vaccinés, qui ne souscrivent pas le moins du monde à ces théories du complot.

Les données montrent que ceux-ci perçoivent davantage la menace liée à la COVID-19 que les complotistes. D’ailleurs, ils se conforment aussi davantage aux mesures sanitaires. Ils font moins « leurs propres recherches » sur le web. Ils font davantage confiance aux autorités et aux experts.

C’est ce tiers de non-vaccinés que les campagnes de vaccination doivent viser.

Pour moi, il y a de l’espoir pour ces gens-là. On a pas mal plus de chances de les convaincre [que de convaincre les complotistes].

La Dre Mélissa Généreux, professeure à la faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke

Rien ne sert de s’obstiner à faire entendre raison à une personne… qui ne veut rien entendre. Ça risque même d’empirer les choses. « Notre but, c’est de toujours faire avancer un peu plus dans la bonne direction, sans pour autant insister de manière à alimenter leur vision complotiste. »

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Il faut arrêter de mettre tous les non-vaccinés dans le même panier, prévient Mélissa Généreux.

« Quand le premier ministre a commencé à parler des 10 % de non-vaccinés qui nuisent aux 90 % de vaccinés, c’est venu me chercher. Un discours qui divise les gens ne nous mettra pas sur la voie du rétablissement du bien-être collectif. »

La Dre Généreux sait de quoi elle parle.

Elle était directrice de santé publique de l’Estrie lors de la tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic, en 2013. Au cours des années qui ont suivi l’explosion, elle a créé une « boîte à outils » pour aider la communauté durement éprouvée à retrouver une vie normale.

Cette boîte à outils, Mélissa Généreux l’a ensuite trimballée dans d’autres collectivités touchées par des catastrophes : la ville de Fort McMurray, en Alberta, ravagée par un incendie en 2016 ; les régions inondées du Québec en 2019. On a sollicité son expertise jusqu’en Guadeloupe et au Royaume-Uni.

Bref, la Dre Généreux en connaît un rayon sur les impacts à long terme d’une catastrophe. Elle sait que l’onde de choc de la pandémie se fera sentir bien après que le virus aura disparu – ou aura été, à tout le moins, dompté.

« La façon dont une communauté est affectée par une catastrophe est toujours sensiblement la même », dit-elle. Même anxiété, mêmes dépressions, mêmes idées suicidaires. Même tendance, au sein de la communauté touchée, à se déchirer. Et à se méfier des autorités.

« Ce sont des classiques qui surviennent à la suite de crises. On n’est pas surpris de ce qui arrive, mais il faut en être conscient pour adopter des stratégies efficaces. »

Lorsqu’elle dirigeait la Santé publique en Estrie, la Dre Généreux avait déployé des brigades d’étudiants chargés de cogner aux portes des citoyens – une stratégie qui a d’ailleurs été proposée à nouveau mercredi par Québec solidaire.

Le but de ces tournées, explique la médecin, était d’entamer un dialogue avec les hésitants vaccinaux. Surtout pas de mettre un pied dans la porte pour tenter de leur vendre le vaccin à tout prix – une approche qui aurait été vouée à l’échec.

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Quand elle a entendu le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, tendre la main aux non-vaccinés, lundi, Mélissa Généreux a pensé : « Mieux vaut tard que jamais. »

Cette approche positive, le gouvernement aurait dû l’adopter dès le premier jour.

Les émotions influencent davantage les comportements que le simple accès à l’information.

La Dre Mélissa Généreux, professeure à la faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke

« Si on n’avait qu’à dire aux gens : "Voici les connaissances. Appliquez-les et ça va bien aller", tout le monde mangerait moins et bougerait plus et il y aurait moins d’obésité sur la planète. C’est beaucoup plus complexe que ça. »

La science le démontre : ce qui fonctionne, c’est l’écoute. L’ouverture. Et, oui, ce mot tellement galvaudé par les temps qui courent : la bienveillance.

La Dre Généreux cite cette phrase, en anglais, qui résume bien le tout : People only care about what you know when they know that you care.

Les gens s’intéressent à ce que vous savez dans la mesure où ils savent que vous vous intéressez à eux.

Non-vaccinés et complotistes

Non-vacciné : personne n’ayant pas reçu deux doses.

Complotiste : personne ayant répondu avec une moyenne supérieure à 3/5 aux énoncés suivants (1 correspondant à « totalement en désaccord », 5 à « totalement en accord ») :

1. La vérité sur la « soi-disant pandémie de COVID-19 » est cachée au public.

2. Les gens doivent se réveiller et commencer à poser des questions.

3. Les questions légitimes sur « la soi-disant pandémie de COVID-19 » sont supprimées par le gouvernement, les médias et les universités.

4. Des journalistes, des scientifiques et des responsables gouvernementaux sont impliqués dans un complot visant à dissimuler des informations importantes sur « la soi-disant pandémie de COVID-19 ».

5. Une enquête impartiale et indépendante sur « la soi-disant pandémie de COVID-19 » montrerait une fois pour toutes qu’on nous a grandement menti.

Source : enquête en ligne menée par l’Université de Sherbrooke du 1er au 17 octobre 2021 auprès de 10 368 adultes de toutes les régions du Québec