La citation avait suscité les moqueries.

Publié le 19 janvier

« La finalité n’est pas d’équilibrer le budget, c’est d’être heureux comme peuple », déclarait en 2010 le ministre des Finances du Québec, Raymond Bachand.

Même si la hausse de la TVQ avait rendu sa phrase moins facile à digérer, M. Bachand avait raison. À quoi bon éliminer le déficit si cela se fait en appauvrissant la qualité de vie ?

Pour ces mêmes raisons, le produit intérieur brut (PIB) est un indicateur incomplet. La croissance économique ne dit rien sur les inégalités et elle ne comptabilise pas les dommages collatéraux sur la santé des citoyens ou des écosystèmes.

D’où l’importance de la création cette semaine des « Indicateurs du bien-être du Québec », une série de 51 tableaux sur des enjeux sociaux, environnementaux et économiques qui prennent le pouls de notre société. Que pensent les gens de leur santé mentale ? Les écarts de revenus se creusent-ils ? Et que dire de la qualité de l’air, de l’intégration économique des immigrants, de la pénurie de logements ou encore des compétences des élèves en lecture et en mathématiques ?

La réponse s’obtient en un clic grâce au nouveau tableau de bord.

Consultez le tableau de bord

Il n’y a rien d’original à critiquer le PIB.

En 1968, Robert Kennedy ironisait sur cet indicateur. Même si construire une prison hausse le PIB, cela ne signifie pas que tout va bien dans la société…

Rien de neuf non plus dans la tentative d’établir de nouveaux indicateurs. Dès les années 1970, les célèbres économistes William Nordhaus et James Tobin cherchaient à mesurer le « bien-être économique ». Le titre de leur article était éloquent : Is Growth Obsolete ? ⁠1

Les indicateurs dévoilés ne réinventent pas la roue. L’Institut de la statistique du Québec, les ministères et les universitaires mesurent déjà plusieurs de ces sujets. Alors, pourquoi cette nouvelle plateforme ?

Son mérite réside dans son côté pédagogique et rassembleur. Des leaders patronaux, syndicaux, écologistes et communautaires se sont unis avec quelques chercheurs pour former ce « Groupe des 15 ». Malgré leurs différends, ils se sont entendus sur ces priorités ainsi que sur la méthodologie pour les évaluer.

Cet éclairage est nécessaire quand on connaît la tendance de l’État à cacher ou à maquiller les données embarrassantes…

Pour sa part, François Legault se préoccupe particulièrement du PIB par habitant. Sa mission : rattraper le revenu moyen de l’Ontario. Ce serait évidemment bienvenu pour financer nos services publics. Mais le premier ministre en fait une obsession. « Chaque fois que je rentre un immigrant qui gagne moins [que la moyenne ontarienne de 50 000 $], j’empire mon problème », disait-il au patronat lors d’une rencontre privée ⁠2. Or, certains métiers moins payés sont essentiels, comme les préposés aux bénéficiaires.

La pandémie a rappelé à quel point la santé, l’éducation, la culture et l’accès à la nature contribuent aussi à notre qualité de vie. Pendant les brefs moments de répit, on réalise à quel point le rythme effréné nous épuise. Comme si la vie était en train de couler entre nos doigts.

Alors, sommes-nous heureux comme peuple ? Le collectif n’essaie pas de le mesurer, et cela se comprend.

Le terme est difficile à définir. Par défaut, on l’évalue en demandant aux sondés s’ils sont heureux. Le Rapport mondial sur le bonheur dresse chaque année un palmarès basé sur cette évaluation subjective⁠ 3. L’OCDE en tient également compte dans son indice du « mieux-vivre ».

L’exercice est utile, notamment pour réfléchir au partage de la richesse – au-delà d’un certain revenu, l’argent perd de son effet sur le sentiment de bien-être.

Mais un tel indicateur contient aussi un risque. Nous sommes déjà obsédés par le bonheur. C’est presque devenu un devoir moral. Il faut « travailler sur soi », comme si les émotions négatives étaient anormales et qu’un individu était l’unique responsable de son sort.

Mieux vaut se concentrer sur la responsabilité collective d’assurer des conditions de vie dignes, comme une éducation adéquate, des soins de santé accessibles, un revenu viable et un environnement respirable.

Les adversaires de M. Legault le dépeignent en comptable borné, et je ne veux pas relayer cette caricature. Comme les autres partis, les caquistes reconnaissent que l’accès à un médecin, à des soins en santé mentale et à une place en garderie figure parmi les priorités des Québécois.

D’ailleurs, j’ai l’impression que nos débats deviennent moins idéologiques. L’appartenance aux partis s’effrite. La qualité de vie motive davantage les électeurs, et le cynisme s’explique entre autres parce que les gens se demandent si un parti peut vraiment changer les choses.

Pourtant, ils le peuvent. Ces indicateurs du bien-être leur ajouteront de la pression. Un tout petit peu, au moins. Et ils aideront à parler des véritables vraies affaires.

⁠1 Lisez l’article (en anglais)
2 Lisez le reportage de Radio-Canada qui avait révélé l’échange
3 Lisez le Rapport mondial sur le bonheur (en anglais)