La nouvelle est enfouie entre le bulletin maritime, l’épisode 37 du feuilleton Le secret de Roland et diverses publicités de concoctions miracles, dont l’eau magique qui, pour 50 cents la bouteille, promet de freiner net toute perte de cheveux. 

Publié le 21 août 2021

C’est pourtant une grosse nouvelle. Du genre à passer à l’histoire.

« Hier soir, une foule d’individus, parmi lesquels on remarquait nombre de gens étrangers à la ville et beaucoup de gamins de 10 à 15 ans, se sont livrés à des excès des plus regrettables. »

Ainsi commence le reportage de La Presse du 29 septembre 1885.

ARCHIVES LA PRESSE

L'édition de La Presse du 29 septembre 1885

La veille, une manifestation avait tourné à l’émeute à Montréal. La foule en colère avait tout saccagé sur son passage.

Que pouvait donc être l’objet d’une telle fureur ?

« La première version est que l’ordre donné par la commission d’hygiène de mettre en force la loi concernant la vaccination compulsoire avait échauffé les esprits et que nombre de personnes étaient décidées à s’y opposer », rapporte l’article de La Presse.

Eh oui, c’était une manif antivax.

En pleine épidémie de variole en 1885, 2000 manifestants protestaient non seulement contre la vaccination obligatoire, mais aussi contre les mesures sanitaires et contre la preuve vaccinale exigée par de nombreux patrons, sous peine de congédiement immédiat.

Décidément, on n’a rien inventé.

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La variole s’était introduite à Montréal sept mois plus tôt, le 28 février 1885. Ce jour-là, le contrôleur de train George Longley a débarqué à la gare Bonaventure, fiévreux. Il arrivait de Chicago. On l’a hospitalisé à l’Hôtel-Dieu.

Pélagie Robichaud travaillait à la buanderie. L’Acadienne est morte le 1er avril 1885, après avoir lavé les draps infectés du contrôleur. C’est elle, le patient zéro de l’histoire.

De semaine en semaine, la vague a pris de l’ampleur. Au bout d’un an, elle aura fauché plus de 3000 Montréalais sur son passage, dont une très grande majorité de jeunes enfants. Elle aura fait des ravages dans Sainte-Marie et Saint-Jacques, deux quartiers populaires francophones de Montréal.

C’est d’ailleurs dans ces quartiers que la vaccination – considérée comme le moyen le plus efficace d’enrayer l’épidémie – comptait le plus d’opposants. Beaucoup n’y croyaient pas. À la fin de l’été 1885, ils tombaient comme des mouches.

Pour contrer le fléau, les autorités ont cru bon de rendre le vaccin obligatoire. Le 26 septembre, elles ont annoncé que les récalcitrants se verraient imposer une amende de 20 $, ou 14 jours de prison.

Ça n’a pas très bien passé.

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Les 28 septembre, en soirée, des centaines d’antivax se sont réunis devant le bureau de la Santé publique, rue Sainte-Catherine. « Tuez les vaccinateurs ! », hurlaient-ils.

« L’escouade de police, qui veillait le bureau de santé, se trouva refoulée et une volée de pierres furent lancées dans les vitrines jusqu’à ce qu’il ne restât plus une seule vitre intacte. Les portes furent enfoncées et tout ce qui se trouvait dans le bureau fut saccagé », lit-on dans La Presse du lendemain.

ILLUSTRATION TIRÉE DE WIKIMEDIA COMMONS

Un affrontement entre policiers et manifestants « anti-vaccinateurs » en 1885

« Les réverbères, qui n’ont cependant rien de commun avec la variole, n’ont pas été épargnés par ces messieurs et il est impossible d’en trouver deux intacts sur leur passage. Ces ennemis de la lumière ont fait œuvre d’éteignoirs », se désole le poète, pardon, le journaliste de La Presse.

« Au coin de la rue Saint-Denis, la pharmacie de M. Baridon fut assaillie par une grêle de pierres qui brisèrent les magnifiques glaces de la devanture et nombre de bouteilles et d’objets de prix. 

« De là, les émeutiers allèrent au coin de la rue St-Hubert, où demeure le DLaporte, un des vaccinateurs publics. Les vitres furent brisées, les portes enfoncées et on mit le feu à la maison. »

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La foule furieuse s’est ensuite approchée de l’hôtel de ville, rue Notre-Dame. Le maire, Honoré Beaugrand, a téléphoné en catastrophe à la cathédrale Notre-Dame. Il a ordonné qu’on y fasse sonner les cloches pour alerter tous les policiers des environs.

Quelques vitres de l’hôtel de ville ont été fracassées avant que les émeutiers ne soient repoussés. Ils se sont ensuite dirigés vers le square Victoria pour attaquer les bureaux du Daily Herald.

La foule s’est dispersée vers 1 h du matin, a rapporté un correspondant du Detroit Free Press. De nombreux émeutiers étaient des francophones de l’est de Montréal. « Ils ont déclaré qu’ils préféraient mourir que d’être vaccinés et qu’ils ne se soumettraient pas aux “chiens anglais”. »

Le lendemain, La Presse a pourtant tenu à rassurer ses lecteurs : Montréal n’était pas en ruines. « Beaucoup de verre cassé, nous le répétons, beaucoup de bruit, quelques têtes fêlées et très peu d’esprit, tel est le bilan de la soirée du 28 septembre 1885. »

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Dans le même numéro du 29 septembre 1885, La Presse fait état d’une collecte organisée pour porter en appel la cause de Louis Riel, chef rebelle des Métis, condamné à mort au Manitoba. « Nous invitons tous les amis du droit et de la justice à venir verser leur obole au plus tôt. »

Peine perdue : moins de deux mois plus tard, le corps de Riel, héros de la résistance, se balancera au bout d’une corde.

L’épidémie de variole sévissait alors même que les communautés anglophone et francophone se déchiraient à Montréal. Ces tensions politiques et sociales n’expliquaient pas tout, mais n’arrangeaient rien.

Dans les quartiers populaires, les mesures sanitaires strictes étaient largement perçues comme un instrument de répression de la part de l’élite anglophone.

Méfiants, des Canadiens français allaient même jusqu’à croire que la classe dominante voulait leur injecter un poison, question d’éliminer les frogs une fois pour toutes.

Une théorie du complot farfelue, digne d’un autre siècle, impensable à notre époque moder… oh, et puis laissez tomber. Je n’ai rien dit.

En 1885, les Canadiens français n’étaient pas seuls à se méfier des vaccins. « En Angleterre, il ne se passe pas d’année sans qu’il n’y ait encore des émeutes organisées par les membres de l’Anti-Vaccination Society », lit-on dans La Presse de l’époque. Cette société « très puissante » avait des ramifications partout, diffusait ses propres publications et était « appuyée par des savants de premier ordre »…

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En éditorial, La Presse du 29 septembre 1885 condamne sans ménagement « cette émeute qui n’est pas faite pour donner une haute opinion de l’intelligence et du courage de ceux qui y ont pris part ».

Elle tente de convaincre ses lecteurs qu’il « serait un crime de sacrifier la vie de milliers de personnes pour le seul agrément de céder à des préjugés qui sont opposés aux données générales de la science et de l’expérience ».

Elle insiste : tout le monde doit se faire vacciner.

Il faut que le concours soit général, si nous voulons empêcher notre population de se laisser décimer, en même temps par la variole et par la misère.

L’éditorial de La Presse, le 29 septembre 1885

Elle s’inquiète, enfin, pour la réputation de Montréal. Avec raison : bientôt, l’émeute ferait les manchettes partout en Amérique du Nord. Des titres comme MONTREAL’S MAD MOB (« La foule enragée de Montréal ») s’étaleraient à la une des grands quotidiens.

Les touristes américains bouderaient la ville pestiférée. L’Ontario et la Nouvelle-Angleterre exigeraient une preuve vaccinale aux voyageurs montréalais ; ceux qui n’auraient rien à présenter seraient refoulés à la frontière…

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Cent trente-six hivers ont passé. Rien n’a changé.

Alors que le Québec se prépare à imposer un passeport sanitaire, des milliers de protestataires envahissent les rues de Montréal. Certains comparent les vaccinateurs aux nazis. Certains ont même le culot d’arborer l’étoile jaune, comme s’ils étaient victimes d’un génocide.

C’est grotesque. C’est une manif antivax, version 2021. Moins violente, peut-être, que celle de 1885. Mais pas davantage faite, pour reprendre les mots de mes prédécesseurs, « pour donner une haute opinion de l’intelligence et du courage de ceux qui y ont pris part ».