Tous les moyens sont bons.

Publié le 24 juin 2021

À Montréal, on a distribué des hot-dogs aux partisans du Canadien qui acceptaient la piqûre. Aux États-Unis, on offre un gros beigne bien sucré aux vaccinés. Une bière. Un cheeseburger. Un joint (préroulé).

En Virginie-Occidentale, on va même jusqu’à faire tirer des camionnettes et… des fusils de chasse !

Tous les moyens sont bons. Même une loterie. Pourquoi pas ?

Il n’y a pas de mauvaise idée pour inciter le plus de gens possible à se faire vacciner ; l’important, c’est que ça fonctionne. Il faut atteindre l’immunité collective au plus vite.

Il faut qu’on rouvre les terrasses, les restos, les bureaux, les chantiers, les salles de spectacles – pour de bon.

Il faut qu’on évite une quatrième vague.

C’est ça, l’enjeu. La vaccination, c’est la priorité absolue au Québec, au Canada, partout dans le monde. Alors, si c’est une loterie que cela prend, ma foi, allons-y. Sortons les bouliers.

***

Ça fâche, cette idée de loto-vaccin, lancée lundi par François Legault. Il paraît que ce serait injuste pour les vaccinés qui se sont précipités à la clinique pour faire leur devoir de citoyen.

Il paraît qu’on n’a pas à récompenser les retardataires, les indifférents et les tire-au-flanc.

Mais si c’est le prix à payer pour qu’on puisse reprendre nos vies là où on les a laissées en mars 2020, allons-y. Faisons miroiter un gros lot en échange d’une petite injection de rien du tout.

Personnellement, je ne serai pas consumée par un terrible sentiment d’injustice, promis, juré. Mon gros lot à moi, de toute façon, je l’ai déjà reçu. Dans mon bras.

***

On est rendus là.

Les millions de Québécois qui rêvaient du vaccin depuis des mois ont reçu au moins une dose. La campagne d’immunisation a connu un succès immense, presque inespéré.

Maintenant, il faut faire un pas de plus pour convaincre ceux qui hésitent ou qui ne sont pas (assez) pressés.

Il existe un principe connu en santé publique : dans la dernière ligne droite d’une campagne de vaccination, il faut redoubler d’efforts pour rejoindre un petit nombre de personnes, qui traînent invariablement la patte.

Au Québec, la vaccination progresse bien partout, sauf chez les 18-39 ans. Le tiers des jeunes ne sont pas vaccinés. Ils sont à la traîne. Il faut leur donner une petite poussée.

***

Problème de riches ? Évidemment. Tous nos débats autour de la COVID-19 semblent plus ou moins indécents quand on se compare aux régions du monde qui reçoivent des doses de vaccin au compte-gouttes.

Et pourtant, l’hésitation vaccinale existe également dans des pays pauvres. On y élabore aussi des stratégies pour la combattre.

Aux Philippines, par exemple, la municipalité rurale de San Luis, près de Manille, fait tirer une vache par mois.

Les Philippins doutent de l’efficacité des vaccins. Ils sont terrifiés par les effets secondaires. Seulement le tiers d’entre eux ont l’intention de se faire vacciner. C’est la catastrophe.

Mais à San Luis, on manque de doses pour répondre à la demande. Les inscriptions ont augmenté de 50 % depuis qu’on a annoncé le tirage, en mai.

Là-bas, une vache peut sortir une famille entière de l’extrême pauvreté. En gagner une, ça ne change pas le monde, sauf que… ça change tout.

Et ça explique le succès bœuf de la stratégie.

***

En Occident ? C’est beaucoup moins évident. Des États américains promettent un gros lot de 1 million de dollars. Parfois, l’engouement est tel que des files se forment devant les cliniques. Ces « Vax-a-Million » semblent donc porter leurs fruits.

Mais les études sont contradictoires, note Ève Dubé, anthropologue médicale à l’Institut national de santé publique du Québec. « Ce n’est pas la réponse à tous les problèmes. »

La Dre Dubé estime que le gouvernement Legault aurait intérêt à instaurer d’autres mesures, réputées plus efficaces, avant de songer à créer une loterie.

Québec devrait avant tout faciliter le processus de vaccination, dit-elle, comme à New York. Là-bas, a rapporté mercredi ma collègue Nathalie Collard, les résidants peuvent pratiquement recevoir une dose à tous les coins de rue et à toute heure du jour…

Imaginez si les Québécois pouvaient se faire vacciner n’importe où, n’importe quand, sans avoir à se dépatouiller dans les dédales de Clic Santé…

La campagne de vaccination redoublerait assurément d’efficacité.

Avec une loterie ? C’est moins sûr. Mais comme pour les hot-dogs, ça vaut la peine de l’ajouter au bouquet de mesures. Au pire, ça n’aura pas d’effet. Quelques vaccinés seront plus riches, voilà tout.

Le pari ne me semble pas trop risqué.

***

Éventuellement, Québec pourrait s’impatienter et choisir de brandir le bâton plutôt que la carotte.

Refuser l’accès aux restaurants, aux bars et aux festivals aux personnes non vaccinées pousserait bien des jeunes et moins jeunes à courir à toutes jambes se faire inoculer le vaccin.

Pour le moment, le gouvernement semble plus enclin à agiter la carotte. Le bâton, de toute manière, ne constitue pas nécessairement une stratégie efficace pour convaincre les gens.

Remarquez, ça dépend de la grosseur du bâton.

Aux Philippines, on ne fait pas seulement tirer des vaches pour accélérer la campagne de vaccination. Lundi, le président, Rodrigo Duterte, a menacé les habitants. « Vous choisissez : le vaccin ou je vous fais emprisonner ! »

Tous les moyens sont bons, écrivais-je en début de chronique. Un rectificatif s’impose : presque tous.