Le ministre Christian Dubé a dit quelque chose de très juste récemment en tempérant les ardeurs de tous ceux qui (comme son patron) aimeraient voir le Centre Bell rempli au maximum pour la demi-finale : « Ce ne sont pas les États-Unis qui devraient être notre benchmark. »

Publié le 17 juin 2021

Un benchmark, c’est un point de comparaison. Le ministre Dubé refuse que le standard épidémiologique québécois soit copié sur les États-Unis. C’est intelligent.

Quand M. Dubé a parlé, le Centre Bell était limité à 2500 spectateurs (la limite est passée à 3500 depuis), ce qui diminue considérablement l’impact du légendaire septième joueur qu’est une foule en liesse, on en conviendra…

Avantage concurrentiel pour Vegas ! ont tonné les fans. Pourquoi eux et pas nous ?!

Parce que les Américains ont fait des choix différents des nôtres, a rappelé diplomatiquement Christian Dubé.

Dans cette pandémie, les États-Unis ont (encore une fois) affiché leur mépris pour la valeur des vies humaines en instrumentalisant (encore une fois) une vision surréaliste des droits individuels au détriment de ceux de la société.

Forts de l’accès hâtif à des stocks importants de vaccins, 44 % des Américains sont complètement vaccinés (37 % au Nevada). C’est le seul benchmark américain réjouissant depuis 15 mois.

Consultez des données de l’Université Johns Hopkins (en anglais)

Au Québec, c’est 12,7 % de la population qui a reçu ses deux doses. La campagne de vaccination québécoise roule à toute vitesse, c’est vrai, mais l’accès tardif aux vaccins a mis le Canada à la remorque des États-Unis. La proportion de nos concitoyens pleinement vaccinés est moins grande qu’aux États-Unis.

Alors au-delà des photos de stades américains remplis à ras bord qui tiennent lieu de doctorat en épidémiologie pour les disciples de Maxime Bernier ou d’Éric Duhaime, c’est ça, la réalité : les États-Unis sont à la fois mieux vaccinés en cette mi-juin 2021 et ont été davantage frappés par la COVID-19.

Et c’est une réalité qui incite à la prudence, aux petits pas : ce n’est pas le temps de paqueter 19 000 personnes dans le Centre Bell pour chanter (ou non) Olé, Olé, Olé… Pas si près du but (épidémiologique, pas celui de Carey).

Le Canada et le Québec doivent très certainement faire un examen de conscience lucide sur les ratés de nos gouvernements depuis mars 2020. Mais on peut très certainement se dire aussi que ça aurait pu être pire, que nous aurions pu être… américains.

Au Canada, l’État a aidé la population à survivre financièrement quand l’économie s’est arrêtée. Les gens ont pu s’isoler sans avoir à choisir entre l’infection et la faillite. On peut chipoter sur les détails, mais l’État a injecté des milliards pour que les individus ne coulent pas et cela a fonctionné. Aux États-Unis, l’État a fait le strict minimum et, là encore, ce minimum a été arraché au prix d’efforts politiques colossaux : le filet social américain est une corde qui peut aussi servir à pendre ceux qui ne sont pas riches.

Au Canada, la classe politique n’a pas parfaitement appliqué les recommandations sanitaires de la Santé publique. On a tardé, on a fait des arbitrages parfois risqués, on est souvent tombés dans la pensée magique. Mais aux États-Unis, la secte qu’est devenu le Parti républicain a activement nié la pandémie en combattant les mesures sanitaires au nom de la liberté individuelle, liberté qu’on préserve de la tyrannie en refusant de porter le masque chez Walmart, comme chacun sait. Land of the free !

Résultat des courses : les États-Unis ont accepté un taux de mortalité beaucoup trop élevé pour un pays si riche.

En menant la charge contre les mesures sanitaires, en refusant de soutenir les travailleurs forcés de travailler, le Parti républicain a été l’allié objectif d’un virus qui aurait pu infecter et tuer beaucoup moins d’Américains.

Taux de mortalité du coronavirus aux États-Unis : 182,88 pour 100 000 habitants.

Taux de mortalité au Canada : 69,02 pour 100 000 habitants.

Les États-Unis viennent de franchir le cap des 600 000 morts. Et même si les Américains sont plus vaccinés que nous, ils continuent à déplorer 345 décès par jour. Proportionnellement, c’est deux fois et demie le taux de mortalité actuel du Québec !

Les Américains ont donc accepté de mourir davantage du virus que les Canadiens. Parce que, tsé, le communisme pis le Deep State, pis peut-être que l’eau de Javel peut faire la job. Libarté !

Ça n’a rien d’étonnant : les États-Unis acceptent, au nom d’une conception dépravée de la liberté individuelle, que leur société soit une des plus cruelles d’Occident, avec certains indicateurs sociaux qui s’apparentent à ceux de pays en développement.

Lisez la chronique « Quel pays brutal ! » (2014)

C’est par exemple le seul pays industrialisé où une couverture santé universelle n’existe pas, ce qui tue inutilement des Américains en plus d’en pousser à la faillite, à l’indigence et à l’itinérance. Les États-Unis peuvent ainsi consacrer plus d’argent à leurs armées, ce qui leur permettra sans doute de mener un jour neuf guerres mondiales consécutives, plutôt que sept.

C’est le seul pays où la libre circulation des armes garantit que plus de citoyens se font massacrer par balles que dans n’importe quelle autre démocratie : 2020 fut la pire année en matière de violence par armes à feu aux États-Unis et les données montrent que 2021 est en passe d’être pire encore.

Lisez un article du Washington Post (en anglais)

En matière de santé publique, les États-Unis représentent un benchmark dont il faut s’éloigner, pas se rapprocher, n’en déplaise aux cheerleaders de tout ce qui est « Made in the USA ».