Je vous avertis, les données sont choquantes, surtout dans le contexte de la vague de féminicides présumés au Québec. L’une des questions posées dans l’étude : « La violence conjugale est-elle justifiée dans certaines circonstances ? »

Publié le 14 juin 2021

D’emblée, on se demande quel organisme déconnecté a pu faire un tel coup de sonde auprès de la population. Jusqu’à ce qu’on comprenne que cette question, elle n’a pas été posée aux hommes, mais aux femmes, et dans divers pays dans le monde.

Et qu’elle nous permet de voir jusqu’à quel point la relation dominante des hommes sur les femmes est encore bien ancrée dans plusieurs sociétés. Qu’elle est culturelle, systémique et acceptée, en quelque sorte, même par des femmes.

L’information vient d’une source crédible, soit la base de données Égalité femmes-hommes, institutions et développement, de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Les données couvrent 180 pays et territoires1.

Alors, la violence conjugale à l’endroit des femmes est-elle « justifiée » ?

Premier constat : 17 des 25 pays où les femmes répondent le plus souvent par l’affirmative sont en Afrique. Par exemple, en Guinée, pays d’Afrique centrale, 92 % des femmes estiment que la violence conjugale à leur égard peut être justifiée. Parmi les pays où ce taux dépasse 50 %, on retrouve l’Afghanistan (80 %), l’Irak (55 %) et le Sénégal (57 %).

Deuxième constat : dans certains pays développés, dont le mode de vie peut se comparer à celui du Canada, les réponses affirmatives des femmes à cette violence justifiable sont quand même élevées. C’est le cas en Allemagne (20 %) et en Suisse (15 %), selon la base de données.

Les États-Unis, le Royaume-Uni et la Suède ont des taux de réponse affirmative des femmes avoisinant les 10 %, le Mexique est à 5 % et le Canada, à 8 %. L’OCDE ne recense pas de données pour le Québec.

Et cette violence serait acceptable pour quelles raisons ? Selon les questions posées aux femmes dans plusieurs pays, « un mari peut être justifié de frapper ou de battre sa conjointe pour au moins une des raisons suivantes : elle a laissé brûler des aliments, elle a argumenté avec son mari, elle est sortie à l’extérieur sans l’aviser, elle a négligé ses enfants, elle a refusé des relations sexuelles2 ».

N’est-ce pas incroyable ? En 2021.

Parmi les autres pays sondés, mentionnons l’Algérie (48 %), le Liban (44 %), la Chine (33 %) et le Maroc (22 %).

La base de données de l’OCDE regroupe non seulement des données sur cette attitude face à la violence, mais aussi sur la violence conjugale elle-même. Les réponses, même dans des pays développés, sont renversantes.

Le pays au sommet est le Pakistan, où 85 % des femmes disent avoir été victimes de violence conjugale physique ou sexuelle au moins une fois dans leur vie. Encore une fois, les pays africains sont les plus nombreux dans le groupe de tête, avec des taux qui avoisinent les 50 % ou plus.

Le taux est tout de même de 36 % aux États-Unis, de 29 % au Royaume-Uni et de 26 % en France.

Au Canada ? Les données de l’OCDE sur le Canada datent de plusieurs années. En revanche, une toute récente étude de Statistique Canada donne un taux effarant de 44 %, ce qui est très élevé.

Encore une fois, il s’agit de la proportion de femmes qui disent avoir été victimes de violence conjugale physique ou sexuelle au moins une fois dans leur vie.

Consultez l’étude de Statistique Canada

Difficile de savoir si la méthodologie de Statistique Canada est la même que celle de l’OCDE ou encore si le taux élevé au Canada s’explique par la propension plus grande qu’ailleurs des Canadiennes à déclarer avoir subi une telle violence. Souvent, la déclaration des cas de violence conjugale est bien plus faible que la réalité, et ce sous-dénombrement peut varier beaucoup selon les pays et dans le temps.

Dernier indicateur : le degré de protection qu’offre le système juridique. L’indicateur va de 0 à 1, « où 0 signifie que les lois ou pratiques ne sont pas discriminatoires à l’égard des droits des femmes et 1 signifie que les lois ou pratiques sont totalement discriminatoires à l’égard des droits des femmes ».

La Russie est au sommet, avec un taux de 1, selon la base de données de l’OCDE, et les lois y sont donc jugées totalement discriminatoires envers les femmes.

Sans surprise, l’Arabie saoudite, l’Afghanistan, les Émirats arabes unis, l’Irak et l’Iran sont à 0,8. Il est par contre étonnant de voir ce taux de 0,8 accolé à des pays comme l’Italie, Israël, la Finlande, l’Allemagne et le Royaume-Uni.

Le Canada, la France, la Suède et l’Autriche sont à 0,3, qui constitue le taux le plus bas recensé dans l’échelle. Les États-Unis, la Tunisie et le Mexique sont à 0,5.

La base de données ne dit rien sur le Québec, qui n’est pas un pays. Ici, la Loi sur la capacité juridique de la femme mariée a été adoptée en 1964, il y a près de 60 ans, sous la ministre Claire Kirkland-Casgrain. Cette loi abolissait officiellement au Québec le devoir d’obéissance des femmes envers leur mari.

En 1980, le nouveau Code civil introduit la notion d’égalité entre les époux dans la gestion des biens de la famille et de l’éducation des enfants. Enfin, nos chartes canadienne et québécoise des droits et libertés consacrent l’égalité entre les hommes et les femmes depuis 40 ans. Visiblement, cette égalité n’est pas encore acquise.

La mesure de la violence et la comparaison entre les pays sont fort difficiles, en raison de la sous-déclaration plus ou moins grande selon les pays. N’empêche, il ressort des données, surtout celles concernant la justification de la violence, que plusieurs pays ont beaucoup de chemin à faire concernant les relations hommes-femmes.

1. Pour m’assurer de la crédibilité de l’information, j’ai contacté l’OCDE, qui m’a indiqué que ses données venaient principalement de deux sources, soit l’UNICEF Global Database et le World Values Survey (WVS). Ce dernier est un projet à but non lucratif chapeauté par des universitaires de divers pays, dont l’Autriche, les États-Unis et la Suède. Ces chercheurs et scientifiques veulent mesurer l’évolution de diverses valeurs sociales, politiques et économiques dans le temps. Bref, c’est du sérieux.

2. Cette question vient de l’UNICEF Global Database, première source utilisée par l’OCDE. Lorsque les données n’étaient pas assez récentes ou étaient carrément absentes, l’OCDE a pris les données d’un sondage de WVS, qui demandait plutôt si la répondante estimait « justifié, non justifié ou parfois justifié qu’un homme batte sa femme » sans citer les motivations.

Consultez le site de l’étude de l’OCDE
Consultez le site du World Values Survey