Un garçon d’environ 15 ans se balade par un froid matin de mars autour d’une patinoire dans la cour du centre de réadaptation jeunesse de Chambly. Sur le point de tomber en crise, l’adolescent a été invité à marcher par son éducateur pour évacuer ses frustrations et retrouver son calme.

Depuis juillet, ce genre de mesures « d’apaisement » a été utilisé environ 4500 fois au campus de Chambly, qui a adopté depuis 2022 une nouvelle philosophie d’intervention auprès des jeunes : l’approche trauma complexe.

Cette méthode vise à mieux intervenir auprès des jeunes hébergés en centre de réadaptation jeunesse afin de tenir compte de leurs traumas passés.

Directrice adjointe à l’hébergement jeunesse au CISSS de la Montérégie-Est, Nadine Gallant explique avoir été inspirée par les travaux de la chercheuse Delphine Collin-Vézina, qui disait que de façon générale, « en centre jeunesse, parfois, on travaillait mal ». « On ravivait le trauma des enfants par notre façon d’intervenir. On l’a prise au mot. On l’a contactée. On lui a dit qu’on voulait mieux travailler et implanter l’approche trauma complexe. On l’a fait », explique Mme Gallant.

Des éducateurs aux cuisiniers, tous les intervenants du centre jeunesse ont été formés.

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Nadine Gallant, directrice adjointe à l’hébergement jeunesse au CISSS de la Montérégie-Est

Essentiellement, c’est changer la lunette […] Voir les crises comme une manifestation de tous les traumas des enfants […] On intervient autrement.

Nadine Gallant, directrice adjointe à l’hébergement jeunesse au CISSS de la Montérégie-Est

Prenons l’histoire de ce jeune qui, tous les jours, faisait une crise pour ne pas se doucher.

« La douche ici, c’est une salle de bain commune avec des douches fermées. Pour XY raisons, notamment si un jeune a subi des agressions dans une salle de bains, ça peut amener de l’anxiété. De l’opposition. Avant, les éducateurs pouvaient multiplier les demandes pour amener l’enfant à prendre sa douche, sans aller derrière le sens et comprendre pourquoi il y avait cette opposition », explique Isabelle Gagnon, cheffe de sécurité et mandats transversaux au CISSS de la Montérégie-Est.

Mais maintenant, avec l’approche trauma complexe, on tente d’expliquer le comportement du jeune en identifiant le trauma, puis on l’amène à identifier ses besoins.

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Isabelle Gagnon, cheffe de sécurité et mandats transversaux au CISSS de la Montérégie-Est

A-t-il besoin d’aller faire une marche, jouer au ballon, aller dans une salle d’apaisement ? Ces interventions servent à répondre aux besoins du jeune. À l’apaiser. Et permettent de créer des liens pour pouvoir agir en amont de la crise et désamorcer.

Isabelle Gagnon, cheffe de sécurité et mandats transversaux au CISSS de la Montérégie-Est

Moins de contention

Mme Gallant estime que cette approche a eu un effet sur les mesures de contention qui sont en baisse depuis la pandémie, et ce, même si le nombre de jeunes hébergés est en forte hausse.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Dans l’unité l’Accalmie, Sophie Lacourse nous présente Monsieur Eddy et Phalou, deux chiens qui passent leurs journées au centre de réadaptation de Chambly et interviennent auprès des enfants qui en ont besoin. Comme ce jeune garçon bien angoissé d’avoir à changer d’unité de vie. « Il a demandé les chiens et ils l’ont accompagné dans son transfert », note la cheffe d’unité Mme Lacourse.

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Sophie Lacourse, cheffe de l’unité l’Accalmie à la direction adjointe de la réadaptation jeunesse

Un peu partout au centre de réadaptation de Chambly, le plus gros site du genre au Québec, on trouve des locaux qui incitent les jeunes à s’apaiser. Des salles d’art permettent à certains de laisser libre cours à leur créativité.

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L’exercice physique aussi sert à apaiser les jeunes.

À la salle Synergie, des appareils d’exercice sont à la disposition des enfants. Certains se font bâtir des routines d’activités physiques qu’ils peuvent venir exécuter quand ils en ressentent le besoin. « C’est pour faire une décharge motrice. Pour être en prévention, éviter une crise et être plus disposé pour la suite », explique la psychoéducatrice Audrey Champagne.

Les jeunes qui ont un bon comportement à l’école peuvent faire partie de l’équipe de hockey les Glorieux. Une ou deux fois par semaine, ils vont à l’aréna du quartier pour un entraînement. Ils portent les chandails de l’équipe.

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Nicolas Dumont, éducateur aux activités et responsable du programme Les Glorieux

Ils développent un sentiment d’appartenance. On établit une relation. Et ça les aide à rester accrochés.

Nicolas Dumont, éducateur aux activités et responsable du programme Les Glorieux

Toutes ces méthodes et activités aident les enfants à remplir leur coffre à outils pour mieux comprendre et gérer leurs émotions. « On les aide à trouver leurs besoins », dit Mélanie Gagné, coordonnatrice du campus de Chambly. Ils peuvent ensuite réutiliser ces techniques à la maison. »

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Mélanie Gagné, coordonnatrice du campus de Chambly

Isabelle Gagnon explique qu’il n’est pas plus long d’adopter l’approche de trauma que de ne pas le faire. « C’est comme apprendre à un enfant à lacer ses lacets. C’est plus long au début. Mais une fois qu’il le sait, on gagne du temps », dit-elle.

Pas une recette magique

L’approche trauma complexe n’explique pas à elle seule les résultats en Montérégie-Est. En effet, d’autres centres, dont ceux de Montréal, de la Mauricie et de l’Estrie, ont indiqué la déployer, mais voient leurs contentions augmenter.

Mme Gallant ajoute qu’une autre mesure adoptée en Montérégie-Est est l’élimination du recours aux agences privées pour pourvoir les postes d’agents d’intervention. « Ce sont nos employés, formés par nous. Ils sont habillés en civil. Ils font partie de l’équipe éducative. Ils sont connus des enfants. L’idée, c’est qu’ils créent des relations en amont avec les enfants. On avait fait le pari que ça diminuerait nos mesures de contrôle », dit Mme Gallant.