(Ottawa ) Le contraste est frappant. Il provoque la colère de plusieurs diplomates de carrière. Les experts en relations internationales sont aussi perplexes.

Publié le 22 janvier

Au printemps 2021, le gouvernement Trudeau s’est empressé de nommer un nouveau haut-commissaire à Londres à la suite du départ de Janice Charette, rentrée au pays après un mandat de près de cinq ans afin de reprendre de façon intérimaire les fonctions de greffière du Conseil privé, en relève à Ian Shugart qui est en congé de maladie.

Le premier ministre a alors jeté son dévolu sur son ancien ministre de la Sécurité publique Ralph Goodale, défait aux élections fédérales de 2019. M. Goodale est un vieux routier de la politique fédérale, ayant aussi été ministre des Finances dans l’ancien gouvernement de Paul Martin et ministre des Ressources naturelles et des Travaux publics dans l’ancien gouvernement de Jean Chrétien.

En tout, le poste de haut-commissaire à Londres a été vacant pendant six semaines.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Isabelle Hudon, présidente de la Banque de développement du Canada et ancienne ambassadrice du Canada à Paris

À l’opposé, le poste d’ambassadeur du Canada à Paris est essentiellement vacant depuis le printemps dernier. Justin Trudeau a annoncé à la fin d’avril 2021 qu’il confiait de nouvelles fonctions à l’ambassadrice Isabelle Hudon, qui était en poste depuis 2017, en la nommant présidente de la Banque de développement du Canada. Si Mme Hudon est rentrée officiellement au pays en juillet, elle a commencé à faire ses bagages bien avant.

« Ni acceptable ni normal »

Résultat : la chaise de l’ambassadeur dans la capitale française est toujours inoccupée presque 10 mois plus tard. « C’est ni acceptable ni normal. J’imagine que le premier ministre n’est pas friand des candidats proposés par la bureaucratie parmi les diplomates de carrière et qu’il cherche quelqu’un de plus relevé, à l’instar des Isabelle Hudon et Dominic Barton. C’est son droit. Mais de là à laisser le poste vacant si longtemps, c’est quand même un peu insultant envers nos amis français », a affirmé à La Presse un diplomate de carrière en poste à l’étranger qui a requis l’anonymat pour éviter de subir des représailles de son employeur.

Dans les coulisses, on ignore toujours quand le gouvernement Trudeau procédera à cette importante nomination diplomatique.

Ce poste a été occupé par des diplomates d’envergure tels que Jacques Roy, Raymond Chrétien, Claude Laverdure et Marc Lortie, entre autres, ou d’anciens ministres tels que Benoit Bouchard ou Lawrence Cannon. (Lucien Bouchard a aussi été ambassadeur à Paris de 1985 à 1988, mais c’était avant son entrée en politique fédérale.)

PHOTO ROBERT MAILLOUX, ARCHIVES LA PRESSE

Le diplomate Raymond Chrétien en 2001, à l’époque où il était ambassadeur du Canada en France

Au départ, le premier ministre avait un plan en tête, lequel serait exécuté après la formation de son cabinet le 26 octobre : nommer son ancien ministre des Affaires étrangères Marc Garneau après l’avoir écarté du Cabinet. Le hic, c’est que Justin Trudeau n’avait pas cru bon de s’enquérir auprès de M. Garneau de son intérêt pour un tel changement de carrière. M. Garneau a poliment refusé l’offre, préférant terminer son mandat de député libéral de Notre-Dame-de-Grâce–Wesmount.

Dans l’entourage de la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, des sources avaient laissé entrevoir qu’une nomination serait confirmée tôt au début de la nouvelle année. Mais aucune annonce n’apparaît sur le radar pour le moment, indiquent des sources au sein du Ministère.

Beaucoup d’œufs dans le panier britannique

Le Canada se retrouve sans chef de mission à Paris au moment même où le cycle électoral en France est bien engagé. L’élection présidentielle aura lieu en avril. Il y a certes une imposante équipe à l’ambassade menée par la chargée d’affaires Amy Baker. Mais rien ne remplace la stature et le leadership d’un ambassadeur ou d’une ambassadrice, surtout aux yeux des autorités françaises. À Ottawa, l’ambassade de France n’a pas voulu commenter la situation.

PHOTO GLEB GARANICH, REUTERS

La ministre Mélanie Joly à Kiev, mardi

Cette semaine, la ministre Joly a réalisé sa mission la plus importante depuis qu’elle est devenue cheffe de la diplomatie canadienne. Elle s’est rendue à Kiev pour exprimer de vive voix l’appui inébranlable du Canada en faveur de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Quelle était la deuxième étape de sa tournée diplomatique ? Paris, où elle a rencontré le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. Elle a ensuite mis le cap sur Bruxelles pour faire le point sur la crise avec son homologue de l’Union européenne Josep Borrell. Elle n’a pas fait d’arrêt à Londres.

Selon d’anciens diplomates, cette délicate situation est le résultat d’une politique étrangère devenue très anglo-saxonne à Ottawa.

En Europe, le gouvernement Trudeau met beaucoup de ses œufs dans le panier britannique. Le Canada tente de consolider ses relations commerciales avec la Grande-Bretagne depuis sa sortie de l’Union européenne.

Mais c’est aussi le fruit d’une politique axée sur l’image et les slogans, ajoutent-ils.

« C’est du Trudeau pur », laisse tomber au bout du fil Ferry de Kerckhove, qui a passé 38 ans au sein du ministère des Affaires étrangères et qui a notamment été ambassadeur en Indonésie et chef de mission adjoint à Moscou.

« C’est tellement plus facile de trouver un bon Canadien anglais qu’un bon Canadien français ! Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise », ironise M. de Kerckhove.

Selon M. de Kerckhove, « tout est très centralisé au PMO » (le bureau du premier ministre), ce qui a pour effet de ralentir les nominations au sein de l’appareil de l’État.

« Nous n’avons pratiquement pas de politique étrangère. […] Et je peux vous garantir que dans l’histoire, dans 200 ans d’ici, M. Trudeau ne sortira pas comme un grand leader canadien en politique étrangère. Ce titre est réservé en fait à Brian Mulroney et peut-être un peu à Pierre Elliott Trudeau, dans un certain sens », a-t-il souligné.

Postes vacants

Pourtant, le Canada et la France ont été des alliés indéfectibles durant la guerre en Irak en 2003. Ils se sont farouchement opposés à l’offensive américaine, tandis que la Grande-Bretagne a joliment appuyé la démarche du président américain George W. Bush, croyant à tort les affirmations mensongères des États-Unis voulant que le régime de Saddam Hussein avait en sa possession des armes de destruction massive.

Plus récemment, le Canada et la France ont uni leurs efforts dans un autre combat, celui de la lutte contre les changements climatiques. En décembre 2015, la France a publiquement salué les efforts de l’ex-ministre de l’Environnement Catherine McKenna pour conclure l’accord de Paris.

Selon l’ancienne diplomate Isabelle Roy, qui a notamment été ambassadrice du Canada en Algérie et a aussi travaillé à l’ambassade de Paris quand Raymond Chrétien était chef de mission, il y a beaucoup de postes qui sont à pourvoir au sein de la diplomatie canadienne. Quand elle a été nommée ambassadrice à Alger, en 2015, cela faisait 13 mois que le poste était vacant.

Je ne suis pas inquiète pour Paris. Il y a une énorme équipe de diplomates. Mais dans la plupart des autres postes, on a fait énormément de coupes durant les années Harper et quand le poste demeure vacant, c’est très dommageable. Je trouve cela gravissime et je n’ai pas de mot assez fort pour condamner cela.

L’ancienne diplomate Isabelle Roy

Il n’en demeure pas moins que le Canada fait bande à part en tardant à nommer un nouvel ambassadeur à Paris. « C’est sûr que ce n’est pas bon, parce que cela envoie un très mauvais signal à nos amis les Français. Nous sommes les seuls dans ce cas-là. Vous ne trouverez aucune ambassade de France où le poste est vacant plus de quelques semaines. Idem pour les Britanniques. Jamais ils ne laisseraient un tel poste vide pendant des mois. Malheureusement, nous sommes reconnus pour faire cela », a souligné Mme Roy.