(Ottawa) Justin Trudeau a décidé de jouer son va-tout. Il a demandé à la gouverneure générale, Mary Simon, de dissoudre le Parlement. Les Canadiens seront donc convoqués aux urnes le 20 septembre.

Publié le 16 août 2021

Mais durant une partie de l’été, deux courants de pensée se sont affrontés dans les rangs libéraux, selon des informations obtenues par La Presse. Certes, bon nombre ont encouragé le premier ministre à profiter du contexte favorable, après les succès de la campagne de vaccination au pays et la gestion de la pandémie, pour lancer les hostilités avant la fin de l’été. Des ministres influents lui ont fait valoir qu’il devait saisir cette occasion rêvée pour redonner aux libéraux une majorité des sièges à la Chambre des communes qui leur a échappé au dernier scrutin, il y a deux ans. Depuis de nombreux mois, tous les sondages nationaux donnent une avance au Parti libéral sur son principal adversaire, le Parti conservateur.

Mais d’autres libéraux tout aussi influents ont été plus prudents. Au lieu de déclencher des élections, ils suggéraient à Justin Trudeau de terminer son mandat de quatre ans, même s’il dirige un gouvernement minoritaire, et de passer ensuite le flambeau à Chrystia Freeland, à Mark Carney ou encore à François-Philippe Champagne, selon le choix des militants libéraux. Terminer le mandat de quatre ans, même minoritaire, était jugé réaliste, d’autant plus que le gouvernement libéral pouvait compter sur l’appui du Nouveau Parti démocratique (NPD) ou encore du Bloc québécois au Parlement pour faire adopter ses priorités pour encore un bon bout de temps.

Selon les tenants de ce courant de pensée, le premier ministre aurait pu profiter des deux prochaines années pour mener à bien les grands projets énoncés dans un discours du Trône vieux d’à peine 10 mois – la création d’un réseau national de garderies, l’intensification de la lutte contre les changements climatiques et la réduction des inégalités sociales, entre autres choses.

Gerald Butts, ancien proche collaborateur de Justin Trudeau qui a quitté le bureau du premier ministre en 2019 dans la foulée de l’affaire SNC-Lavalin, faisait partie de ce groupe, selon nos informations.

PHOTO JUSTIN TANG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Justin Trudeau et son ancien proche collaborateur Gerald Butts, en 2018

En se rendant à Rideau Hall, dimanche, le premier ministre a tranché en faveur de la tenue d’élections, une option qui le tenaillait depuis des mois. Du coup, il tentera d’obtenir un troisième mandat. De toute évidence, il croit qu’une majorité est possible, malgré la quatrième vague de COVID-19 qui frappe le pays et le faible appétit des Canadiens pour un scrutin.

« Un moment historique », dit Trudeau

Devant les caméras, M. Trudeau a rapidement tenté de répondre à une question incontournable : pourquoi faut-il tenir des élections maintenant, alors que le Parlement fonctionnait somme toute assez rondement et que la crise sanitaire est loin d’être terminée ?

« On a été là pour vous et maintenant, c’est à vous de choisir », a-t-il martelé après avoir obtenu la dissolution du Parlement.

C’est à vous de vous exprimer. Les décisions que prend votre gouvernement maintenant vont définir l’avenir dans lequel vos enfants et vos petits-enfants vont grandir. On vit un moment historique et vous avez votre mot à dire. Vous aurez l’occasion de choisir la suite pour notre pays.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Une explication que se sont employés à tailler en pièces les leaders des autres partis. Le chef du Parti conservateur, Erin O’Toole, a décrié cette décision « risquée » en temps de pandémie pour obtenir « des gains politiques » au détriment de la santé des Canadiens. Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a dénoncé cette décision « très irresponsable » qui pourrait reléguer au second plan des enjeux plus pressants. Le néo-démocrate Jagmeet Singh a pour sa part accusé Justin Trudeau d’être « égoïste » en faisant ainsi passer des intérêts partisans avant ceux des Canadiens.

D’emblée, des enjeux mettent en relief un clivage entre les libéraux et les conservateurs. La lutte contre les changements climatiques vient en tête de liste. L’imposition d’un passeport vaccinal à l’échelle du pays en est un autre. Les libéraux ont abattu cette carte dans les derniers jours du gouvernement. Les conservateurs y sont réfractaires, surtout parce que des cousins provinciaux comme le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, et le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, s’y opposent.

Un autre dossier qui risque de provoquer des flammèches est la création d’un réseau national de garderies. Comme en 2006, le Parti conservateur promet de remplacer cette mesure par une aide directe aux familles. Avant de provoquer des élections, le gouvernement Trudeau a réussi à signer des ententes avec sept provinces et un territoire. Seules les provinces de l’Ontario, de l’Alberta et du Nouveau-Brunswick – toutes dirigées par des gouvernements conservateurs – n’ont pas encore conclu une entente avec Ottawa.

Une décision risquée

Avant le signal de départ officiel de dimanche, des députés libéraux se sont confiés en privé sur le risque que le premier ministre courait en déclenchant des élections. Voilà déjà quelques semaines que la majorité d’entre eux font du porte-à-porte dans leur circonscription respective. Et plusieurs se sont fait remettre en plein visage que des élections n’étaient pas nécessaires, qu’ils devaient plutôt consacrer leurs efforts à contrer la quatrième vague. En somme, voter en pleine pandémie était loin d’être la priorité des gens.

En privé, les stratèges libéraux redoutent l’effet boomerang. Bon nombre ont encore en mémoire la cruelle défaite qu’a encaissée l’ancien premier ministre de l’Ontario David Peterson, en 1990, dans la foulée de l’échec retentissant de l’accord du lac Meech, qu’il avait fortement appuyé. Voulant profiter des sondages favorables, il a déclenché des élections anticipées deux ans avant la fin de son mandat. Incapable de justifier de manière convaincante cet appel aux urnes, il a été puni par les électeurs le jour du scrutin. Le NPD, alors dirigé par Bob Rae, a été porté au pouvoir pour la première fois de son histoire dans la province la plus populeuse du pays. Les libéraux provinciaux ont ensuite passé les 13 années suivantes sur les banquettes de l’opposition.

D’autres ont évoqué la défaite du gouvernement minoritaire péquiste de Pauline Marois, en avril 2014. Mme Marois avait aussi déclenché des élections anticipées en croyant pouvoir obtenir une majorité à l’Assemblée nationale.

Justin Trudeau semble avoir un autre exemple plus réconfortant en tête. En 1974, son père, Pierre Elliott Trudeau, qui était aussi à la tête d’un gouvernement minoritaire, a provoqué des élections en plein été. Il avait été en mesure de gouverner le pays avec l’appui du NPD pendant deux ans. Il sollicitait un troisième mandat alors que l’économie ne s’était pas encore relevée du choc pétrolier de 1973. Le jour du scrutin, le 8 juillet, les libéraux ont été reportés au pouvoir avec 43 % des voix et une confortable majorité des sièges.

Reste que si Justin Trudeau ne remporte pas son pari le 20 septembre, son avenir à la tête du Parti libéral deviendra une question inévitable dès le lendemain des élections.