Près de 1200 employés non syndiqués de CBC/Radio-Canada pourront bénéficier de « primes » pour l’exercice financier 2023-2024, en dépit de la levée de boucliers d’élus fédéraux depuis le début de l’année. Le diffuseur public s’engage à lancer « un examen complet du régime de rémunération de la Société, y compris de la rémunération au rendement ».

Dans un document déposé sans bruit le 25 juin dernier, le conseil d’administration (C.A.) de CBC/Radio-Canada « confirme qu’il respectera son engagement envers les 1194 employés admissibles à l’actuel Régime de rémunération incitative à court terme » (RRICT), des sommes liées aux performances individuelles et collectives.

Le C.A. s’était réuni le 13 juin pour en discuter, mais l’annonce de l’autorisation des « primes » survient une semaine après la fin des travaux parlementaires à la Chambre des communes, où les partis de l’opposition se sont tour à tour indignés devant une telle possibilité dans les derniers mois.

« Malgré une conjoncture financière défavorable en 2023-2024, CBC/Radio-Canada a progressé dans l’atteinte de ses indicateurs de rendement tels qu’approuvés par le conseil d’administration au début de l’année », indique-t-on.

Parmi les objectifs étudiés : la portée numérique de CBC/Radio-Canada, l’engagement des Canadiens avec le contenu et le reflet des auditoires. Les indicateurs de rendement ne sont aucunement liés à la santé financière de la société d’État.

Pour le Syndicat des travailleuses et travailleurs de Radio-Canada (STTRC), l’annonce du versement de « généreuses » primes aux cadres après des mois d’anxiété chez les employés menacés par d’importantes coupes est pour le moins « ironique ».

« Qu’aujourd’hui, on nous dise : il y a 1194 personnes qui, en raison de leurs excellents rendements et performances, seront récompensées, j’ose espérer que ce n’est pas pour leur gestion de l’ambiance au travail et du droit à un environnement sain », a réagi Lise Millette, secrétaire générale et trésorière du STTRC, en entrevue avec La Presse.

« Il y a des projets qui ont été mis sur la glace, des initiatives qui ont été reportées parce qu’il fallait faire des efforts, des déplacements qui ont été annulés, poursuit-elle. Mais par la bande, ce qu’on apprend, c’est qu’on a quand même pu dégager suffisamment d’argent pour verser ces primes-là. »

Plus de 15 millions sur la table

La présidente-directrice générale, Catherine Tait, a maintes fois été talonnée par les partis de l’opposition fédéraux sur la question des « primes » qui seraient versées aux cadres, alors que la société d’État a annoncé en décembre 2023 la suppression de 800 postes et des compressions budgétaires de 125 millions. C’est finalement 346 emplois qui ont été abolis.

La ministre du Patrimoine canadien, Pascale St-Onge, s’est toujours bien gardée de commenter d’éventuelles primes, en rappelant l’indépendance du diffuseur public. « C’est à eux de répondre aux questions par rapport à la rémunération interne, avait-elle affirmé en décembre dernier. Ils ont des allocations qui sont claires, ils ont des budgets qui sont clairs. Je vous invite à poser ces questions-là à CBC/Radio-Canada. »

En mai, Mme Tait avait affirmé devant le Comité permanent du patrimoine canadien qu’aucune décision sur les primes des dirigeants n’avait encore été prise pour l’exercice 2023-2024. En janvier, la PDG n’avait pas voulu dire si elle renoncerait à sa prime en période de compressions. « Tout est sur la table », avait-elle indiqué.

« La rémunération au rendement de la présidente-directrice générale est déterminée par le gouvernement du Canada suivant une évaluation du rendement et une recommandation du conseil d’administration de CBC/Radio-Canada », explique la porte-parole Emma Iannetta dans un courriel à La Presse. « Mme Tait ne fait pas partie du programme de rémunération incitative de CBC/Radio-Canada. »

Selon Mme Iannetta, la PDG « n’a pas encore reçu de prime et n’a aucune idée du montant » pour les exercices 2022-2023 et 2023-2024. En ce qui concerne la haute direction, « pour des raisons de confidentialité concernant la rémunération de tous nos employés, nous n’avons pas plus de détails », souligne la porte-parole.

La rémunération totale de la PDG se situe de 472 900 $ à 623 900 $, tandis que les vice-présidents gagnent entre 282 000 $ et 686 500 $, selon les divulgations de CBC/Radio-Canada. La part des « primes » n’est pas dévoilée par le diffuseur public.

Pour l’exercice financier 2022-2023, ce sont 1143 employés non syndiqués qui se sont partagé une rémunération au rendement de 14,9 millions, selon un rapport obtenu par la Fédération des contribuables canadiens à la suite d’une demande d’accès à l’information. La valeur des sommes qui seront versées pour 2023-2024 dans le cadre du RRICT ne risque d’être connue qu’en mars 2025.

Par « effet domino », le feu vert à la « rémunération au rendement » risque d’être bien mal reçu par des employés touchés par les compressions et par de récents retraités qui ont voulu faire place à la jeunesse, croit Mme Millette, du STTRC « C’est sûr que ça va nourrir un sentiment, pour certains d’amertume, pour d’autres de questionnement sur la gouvernance de la société d’État. »

Un « examen complet » de la rémunération

« Le conseil et l’équipe de la haute direction ont bien pris connaissance des points de vue exprimés par certaines personnes estimant que CBC/Radio-Canada ne devrait pas verser de rémunération au rendement en période de pressions financières et de réaménagement des effectifs qui en découlent », souligne le document publié sur le site de Radio-Canada le 25 juin. À la demande de Catherine Tait, CBC/Radio-Canada lancera « un examen complet du régime de rémunération de la Société », y compris du système de primes au rendement. Une firme externe sera mandatée et les recommandations au conseil doivent être rendues publiques. Les changements risquent d’être mis en œuvre qu’après le départ de Catherine Tait, prévu pour janvier 2025 au terme d’un second mandat écourté. « On sent que Radio-Canada, si ce n’est pas qu’elle a un malaise, constate qu’il faut revoir la façon dont les primes sont versées, souligne Lise Millette, du syndicat des employés de Radio-Canada. Mais plutôt que de le faire rapidement, de la même manière qu’on a demandé aux employés de se serrer la ceinture tout de suite, on dit : “Profitons quand même du buffet pendant qu’il passe, puis on réfléchira après pour savoir s’il ne faut pas mettre un peu de modération dans tout ça.” »