La fille d’un navigateur tué par un bateau en 2009 déplore la conduite de plaisanciers près de Boucherville

L’accident de navette fluviale qui a fait huit blessés près de l’île Charron, il y a une semaine, réveille de douloureux souvenirs chez Joanne Godin. Il y a 15 ans, son père, Jacques Godin, mourait dans le même secteur, happé par un bateau à moteur qui a pratiquement sectionné son voilier en deux.

« C’est comme si rien n’avait changé depuis », déplore Mme Godin, rencontrée par La Presse lundi, jour de la fête du Canada, tout près de la marina de Boucherville, l’un des endroits les plus fréquentés par les plaisanciers au Québec.

En fin d’après-midi, plus d’une centaine de bateaux à moteur étaient à l’ancre dans le chenal qui sépare l’île Charron du reste des îles de Boucherville, un endroit surnommé la « poche à pépère ». « Ils sont là tout l’après-midi. C’est sûr qu’il y a beaucoup d’alcool qui se boit. C’est comme si, parce que ça tombe dans le registre de la plaisance, ce n’était pas grave », ajoute Mme Godin.

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Joanne Godin

Le 17 juillet 2009, lorsque le voilier de son père a été happé par une puissante embarcation motorisée, à l’extrémité nord-ouest des îles de Boucherville, ce n’est pas l’alcool, mais le manque d’attention du pilote fautif qui était en cause. Jacques Godin, un navigateur expérimenté de 70 ans, est mort sur le coup.

Dans les secondes précédant l’accident, le conducteur du bateau à moteur discutait avec un proche tout en filant sur le fleuve à une vitesse de 22 à 24 nœuds (40 à 44 km/h), ce qui est considérable pour la navigation, relève le rapport du coroner. La visibilité sur son puissant bateau Sunseeker de 42 pieds était limitée en raison de sa proue qui s’élève à mesure qu’il prend de la vitesse. Le pilote n’a aperçu la voile du voilier qu’au moment de l’impact.

La semaine dernière, un accident semblable1 est survenu à l’extrémité sud de l’île Charron, lorsqu’un bateau de plaisance de type cigarette boat a percuté de plein fouet la navette fluviale Faucon Millenium de l’entreprise Navark, faisant huit blessés mineurs, dont un enfant. Les témoignages font état d’une vitesse très élevée.

Ça continue. Ils n’ont pas changé leur comportement. Ils paradent avec leurs gros bateaux à moteur, sans connaître les règles de navigation, à toute vitesse sur le fleuve. La question n’est pas de savoir s’il va y avoir un accident mortel, mais plutôt quand.

Joanne Godin, dont le père a été victime d’une collision mortelle sur le fleuve en 2009

La Ville de Boucherville ne cache pas qu’elle a un « grand problème d’achalandage » dans le secteur avec les plaisanciers qui envahissent le parc national des Îles-de-Boucherville par beau temps. Une étude de la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ) a évalué l’affluence à 7840 bateaux dans le secteur pendant la saison de plaisance de 2023. Il n’est pas rare d’en voir plus de 200 à l’ancre au cœur des îles de Boucherville. Des données recueillies avec un sonomètre ont relevé un niveau de bruit de 70 à 75 décibels pendant les périodes de fort achalandage, avec des pointes surpassant les 90 décibels2, alors que le règlement municipal limite le bruit à 50 décibels.

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Une motomarine saute dans les vagues du sillage de la navette de l’entreprise Navark, le 1er juillet, au sud de l’île Charron, près de Boucherville.

« Un des gros problèmes, c’est les motomarines, qui entrent dans le chenal à plus de 60 km/h, alors qu’il y a des kayaks, des canots et des pagayeurs », constate le maire de Boucherville, Jean Martel. Fin mai, une femme de 37 ans qui était passagère d’une motomarine a perdu la vie dans le secteur, après que l’engin eut percuté le pilier d’un pont de plein fouet.

L’accident témoigne de la nécessité d’encadrer plus sévèrement la pratique de la motomarine, selon le maire. « Il faudrait qu’il y ait des formations obligatoires pour conduire une motomarine et une interdiction ferme de consommer de l’alcool », croit M. Martel, qui admet toutefois n’avoir aucun pouvoir sur les règles de navigation, de compétence fédérale.

L’élu estime néanmoins que les choses se sont améliorées dans le secteur depuis la mort de Jacques Godin, en 2009. À l’époque, il n’y avait que la Garde côtière auxiliaire canadienne, dont les agents n’ont pas de véritable pouvoir coercitif, qui patrouillait dans les environs. Dès son élection la même année, M. Martel s’est battu avec le Conseil d’agglomération de Longueuil pour faire refinancer la patrouille nautique du Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL), disparue depuis quelques années. « C’est quelque chose qu’on a obtenu à l’arraché », souligne-t-il.

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Les motomarines et la vitesse à laquelle elles circulent dans le secteur sont un des gros problèmes aux yeux du maire de Boucherville, Jean Martel.

Des drones pour surveiller les contrevenants

Depuis, le zodiac de la police patrouille dans le secteur les jours achalandés. Elle a aussi commencé à déployer des drones pour surveiller du haut des airs les rassemblements improvisés près de l’île Charron. Le projet pilote vise notamment à recueillir des preuves contre les navigateurs insouciants, sans que ces derniers se lancent des alertes par radio ou par téléphone pour échapper aux interventions. « C’est sûr que, quand le bateau du SPAL arrive avec ses policiers à bord, les infractions cessent subitement. Le drone nous permet de faire des observations et de récolter des preuves sans trop nous exposer », explique le porte-parole François Boucher.

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Une centaine de bateaux étaient à l’ancre dans le chenal de la Grande Rivière, qui traverse le parc national des Îles-de-Boucherville, le 1er juillet.

Le Service de sécurité incendie de l’agglomération de Longueuil (SSIAL) a aussi sa propre unité de patrouille nautique. « L’année passée, ils ont sorti de l’eau deux jeunes sur des motomarines qui [avaient les facultés affaiblies]. Le SSIAL fait aussi un travail crucial », estime le maire de Boucherville.

Des limites de vitesse de 10 km/h ont également été imposées le long des berges de Boucherville en 2021, une mesure qui a nécessité l’adoption d’un décret dans la Gazette officielle du Canada après plusieurs tentatives mortes au feuilleton.

Plusieurs bateaux dépassaient nettement cette limite lors de notre passage sur les rives.

Des contrôles de vitesse sur l’eau avec radar photo, ainsi que des mesures de dépistage de l’alcool et des drogues seront nécessaires pour faire respecter ces balises, reconnaît le maire. « C’est sûr que ça va prendre une certaine répression, surtout pour les motomarines », insiste M. Martel.

1. Lisez « Un accident de navette fluviale déclenche une enquête » 2. Lisez un communiqué de la Ville de Boucherville