(Québec) La nécessité de construire, à coup de milliards de dollars, un troisième lien autoroutier entre Québec et Lévis est loin d’avoir été démontrée, selon cinq experts consultés lundi par La Presse Canadienne.

Après plusieurs tergiversations, le premier ministre François Legault a annoncé, jeudi dernier, qu’il relançait son projet de troisième lien autoroutier, même si la Caisse de dépôt et placement du Québec le déconseille.

Il a évoqué la « sécurité économique » ; selon lui, la région de Québec a besoin d’un autre pont à l’est, près de l’île d’Orléans, pour assurer le transport de marchandises par camion au cas où le pont Pierre-Laporte fermerait.

Catherine Morency, Département des génies civil, géologique et des mines à Polytechnique Montréal

Cet argument « sort de nulle part », déplore en entrevue la professeure Catherine Morency du Département des génies civil, géologique et des mines à Polytechnique Montréal.

PHOTO FOURNIE PAR CAROLINE PERRON, ARCHIVES LA PRESSE

Catherine Morency du Département des génies civil, géologique et des mines à Polytechnique Montréal

« Un, ça part de nulle part, […] et deux, si on veut assurer la faisabilité de transporter nos marchandises, ce n’est pas le camion qui devrait être notre plan A », soutient-elle.

« Le futur n’est pas autour des camions lourds pour de la longue distance ; il faut faire du transfert vers le ferroviaire et le maritime », qui ont une empreinte carbone moins grande, selon elle.

Le gouvernement Legault « ne s’appuie pas sur des analyses », dénonce Mme Morency.

« C’est extrêmement inquiétant – c’est même odieux – qu’un projet de cette ampleur, qu’on décide de le lancer comme ça sans rien, aucune justification, rien. Ça devient farfelu. »

« Ma job, ce n’est pas d’essayer de contribuer à clarifier en continu les énormités qui sont dites. Je suis prof, je suis supposée faire de la recherche et former du monde. »

« Mais, c’est parce qu’il vient un moment où c’est tellement absurde, qu’on se dit : “Voyons, on ne peut pas laisser passer quelque chose d’aussi stupide que ça” », renchérit-elle.

L’ingénieure de formation demande au gouvernement de se projeter dans l’avenir.

Dans 10-15 ans, on va dire : “Wow, on était vraiment visionnaires. On s’est construit un troisième lien autoroutier, puis on a tout mis notre argent, puis on gaspille toute notre énergie à faire rouler des chars et des camions.”

Catherine Morency, Département des génies civil, géologique et des mines à Polytechnique Montréal

« Est-ce que c’est vraiment ça notre compréhension de l’enjeu global ? »

Jean Dubé, École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional de l’Université Laval

Le professeur Jean Dubé, de l’École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional de l’Université Laval, déplore également que « le besoin, il n’est même pas documenté ».

« Je suis tout sauf convaincu que c’est une bonne idée. […] Je ne peux pas m’expliquer d’où vient leur entêtement », déclare-t-il en entrevue, disant prôner la réalisation d’une analyse coûts-bénéfices rigoureuse.

L’étalement urbain possède une dimension de coûts économiques qui est importante et qui doit être assumée par la société. Il faut aussi que la liste de ces coûts fasse partie des évaluations.

Jean Dubé, École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional de l’Université Laval

« Ce n’est pas juste un coût de réalisation d’une infrastructure, mais c’est quoi les conséquences directes et indirectes que cette action-là peut amener ? C’est ça qui est important d’étudier », souligne-t-il.

Jérôme Laviolette, doctorant en génie des transports au sein de la Chaire Mobilité à Polytechnique Montréal

Un troisième lien qui « favorise l’automobile » va effectivement amener de l’étalement urbain, ce qui ne réduira pas la congestion à long terme et n’encouragera pas l’utilisation du transport collectif, prévient Jérôme Laviolette.

Selon le doctorant en génie des transports au sein de la Chaire Mobilité à Polytechnique Montréal, le gouvernement Legault tente de « justifier l’injustifiable ».

Les données ne sont pas là pour justifier un troisième lien.

Jérôme Laviolette, doctorant en génie des transports au sein de la Chaire Mobilité à Polytechnique Montréal

Le gouvernement va « à l’encontre de ce qu’on devrait faire […] pour le développement de nos villes, pour la lutte aux changements climatiques et pour la réduction des inégalités sociales », selon lui.

Martin Trépanier, Département de mathématiques et génie industriel de Polytechnique Montréal

L’important, selon le professeur Martin Trépanier, du Département de mathématiques et génie industriel de Polytechnique Montréal, est de bien entretenir les infrastructures existantes, telles que le pont Pierre-Laporte.

« Ça envoie un drôle de message de dire : “Écoutez, pour la sécurité, on en construit un autre”. Ça veut dire quoi, le premier va tomber ? » fait-il remarquer.

Par ailleurs, « toutes les études le disent, l’ajout d’un pont, qui est une route, va amener à terme plus de congestion, plus de désagréments. »

Je sais que c’est extrêmement contre-intuitif. Il y avait beaucoup de débats là-dessus dans les années 1970. Maintenant, il n’y a plus vraiment de débats au niveau des spécialistes en planification des transports.

Martin Trépanier, Département de mathématiques et génie industriel de Polytechnique Montréal

« C’est indéniable que l’ajout d’une nouvelle infrastructure ajoute de la demande induite, donc ajoute plus de circulation, ce qui fait qu’après quelques années, l’axe va être congestionné », soutient-il.

Dans le contexte où « il faut essayer de réduire au maximum l’utilisation de la voiture privée », un troisième lien n’est tout simplement pas « compatible avec les objectifs sociétaux que nous devrions avoir », selon lui.

Marie-Hélène Vandersmissen, Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique de l’Université Laval

Il y a une « bonne unanimité » contre le troisième lien chez les experts, dit constater la vice-doyenne aux études de la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique de l’Université Laval, Marie-Hélène Vandersmissen.

Mais le gouvernement Legault « ne veut pas forcément » les entendre « parce que ça ne fait pas son affaire », déplore-t-elle en entrevue.

Catégorique, Mme Vandersmissen affirme « qu’il n’y a pas de justification » pour un troisième lien.

Ça prendrait vraiment des justifications économiques très solides, des chiffres, des données, même si le gouvernement ne semble pas en vouloir.

Marie-Hélène Vandersmissen

« Il me semble que c’est difficile d’engager le Québec en entier dans une dépense aussi énorme sans aucune réflexion, aucune base de données probantes, empiriques », dit-elle.

L’experte dit vouloir « sensibiliser la population » sur les possibles impacts d’un troisième lien : étalement urbain, problèmes environnementaux, occupation des terres agricoles, cicatrice sur le paysage, etc.

« Il y a un paquet de problèmes qui viennent avec ça qui ne sont jamais considérés », dénonce-t-elle.

Elle affirme par ailleurs avoir été « prise par surprise » par l’argument de la « sécurité économique ».

« C’est un drôle d’argument de dédoubler une grosse infrastructure au cas où. Le pont Pierre-Laporte, il n’a jamais été fermé sur une très longue période », souligne-t-elle.

« On ne construit pas un deuxième aéroport à Québec au cas où le premier s’effondre. C’est un peu spécial. »

Rectificatif
Ceci est une version corrigée. Une version précédente indiquait que M
me Vandersmissen était directrice du département de géographie de l’Université Laval. Elle est plutôt vice-doyenne aux études de la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique de l’Université Laval.