À Saint-Eustache, une résidence compte non une, non deux, mais trois centenaires.

Rares sont ceux à l’aube de la cinquantaine qui peuvent se vanter d’avoir un grand-parent encore en vie.

« C’est assez particulier ! », s’exclame Guylaine Laliberté, petite-fille de Florence Beaupré. À 105 ans, sa grand-mère est la doyenne de la Résidence Chénier, à Saint-Eustache.

Impressionnant, vous dites ? Il y a plus. Des centenaires comme elle, l’établissement en compte trois sur moins de 100 résidants.

« Des centenaires, ça arrive dans les résidences. Trois en même temps dans la même résidence, je n’ai jamais eu la chance de voir ça », souligne son propriétaire Bilal Khoder, qui possède une dizaine de résidences.

Denise Ménard est la dernière à rejoindre le club. C’est justement à l’occasion de son anniversaire que l’établissement a ouvert ses portes aux médias, par un récent après-midi de juin.

Légèrement voûtée sur sa chaise, elle prenait la pose devant les caméras, son fils à la tête aussi blanche qu’elle à son bras. « Je n’aurais jamais pensé me rendre jusque-là ! », s’exclame-t-elle, ne sachant plus quoi faire des bouquets de fleurs et des cartes de souhaits s’accumulant sur ses genoux frêles.

Bien mises, les trois vedettes de la journée étaient assises côte à côte dans la petite cafétéria décorée de ballons dorés.

Assise entre ses cadettes, Florence Beaupré absorbait le moment, une larme perlant au coin de ses yeux clairs. Sa surdité rendant la communication difficile, ses deux fils prenaient le relais devant les interlocuteurs admiratifs.

Portrait craché de leur mère, ils décrivent une femme active, curieuse de tout, qui préfère se tenir avec les jeunes. « Ben, des jeunes de 70 ans », relativise Robert Laliberté.

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Florence Beaupré, 105 ans, avec ses fils Robert et Guy Laliberté

Née en 1918 à L’Ancienne-Lorette, Florence Beaupré grandit dans une famille ouvrière avec neuf frères et sœurs. Elle s’installe plus tard à Montréal, où elle se marie en 1942.

« Je ne sais pas à quel point c’était l’amour entre eux », se demande Guylaine Laliberté. Mais c’était l’époque : « La vie de couple n’était pas nécessairement un choix. »

« Ton grand-père, il m’a choisie parce que j’étais sourde et que je vivrais pas vieille. Il doit se retourner dans sa tombe », lui dira même un jour sa grand-mère.

Même à un âge avancé, elle maintient la plupart de ses activités. Elle voyage pour la première fois en Europe à 86 ans et a fait du camping jusqu’à 102 ans.

« Ça fait deux ans qu’elle ne prend plus de médicaments ! », s’étonne sa petite-fille.

Quel est donc son secret ? Bouger quotidiennement ? Manger sainement ?

« On va te le donner », commence Robert Laliberté, en baissant la voix. « Son steak, elle le mange quasiment cru », glisse-t-il à notre oreille avec un sourire entendu.

« Son monde, c’est nous »

Les centenaires sont de plus en plus nombreux au Québec. On en dénombrait 3200 en 2021, dont 78 % étaient des femmes. Selon les projections, leur nombre pourrait bondir à plus de 44 400 en 2066.

« Je ne pense pas qu’il y ait grand secret là-dedans… », estime Denise Ménard. « Je prends une journée à la fois. J’essaie de me tenir occupée. »

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Denise Ménard et son fils Richard Richer

Née en 1924, elle grandit dans une famille de six enfants à Verdun. L’époque des coupons de rationnement, elle l’a vécue.

« Elle vivait dans un immeuble de trois, quatre appartements. Sa grand-mère faisait de la soupe et elle montait porter des bols aux autres familles qui avaient faim », raconte la conjointe de son fils Richard Richer.

En 1945, elle se marie à celui qui restera le seul homme de sa vie. Le couple s’installe à Longueuil, où il élève leurs deux enfants.

« C’était l’amour de sa vie, son Gérard », raconte son fils. Il est mort il y a longtemps, à l’âge de 73 ans.

Après toutes ces années, elle a conservé une lettre qu’il lui a écrite sur un bout d’écorce de bouleau alors qu’il était stationné à Terre-Neuve durant la Seconde Guerre mondiale.

C’est la réalité de tous les centenaires. Les deuils viennent avec le titre. À 100 ans, Denise Ménard est la seule survivante de ses frères et ses sœurs, en plus d’avoir perdu sa fille.

« Aujourd’hui, son monde, c’est nous. Ses enfants, ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants », confie Richard Richer, jetant un regard rempli de tendresse vers elle.