Ils font l’actualité. Ils sont des acteurs de changement dans leur domaine. Mais on les connaît peu ou pas. La Presse vous en présente tout l’été.

Publié le 13 août
Caroline Touzin
Caroline Touzin La Presse

« Je suis tout simplement une femme au foyer et une grand-maman. »

Margot Heyerhoff est humble. Trop humble.

Cette grand-maman a réussi l’exploit de convaincre de riches propriétaires de terrain de vendre – ou carrément de donner – leur vaste terrain à une fiducie de conservation écologique, freinant du même coup l’élan des promoteurs immobiliers qui ont un œil sur un coin paradisiaque.

Une superficie de 1200 acres (près de 485 hectares), ce qui représente 900 terrains de football américain, a été protégée jusqu’à présent. Et la Fondation Massawippi dont elle est la présidente – ainsi que la fiducie du même nom – ne compte pas s’arrêter là.

« Si j’avais su le travail que ça représentait, je ne suis pas certaine que je me serais embarquée là-dedans », dit-elle avant d’éclater de rire.

« C’est vraiment un travail difficile, de longue haleine », ajoute-t-elle plus sérieusement.

La mamie de 69 ans nous reçoit dans la grange convertie en atelier d’artiste derrière chez elle. De sa ferme située à une poignée de kilomètres du village de North Hatley, dans les Cantons-de-l’Est, on a une vue magnifique sur la vallée du lac Massawippi.

Sur un mur de l’atelier, la grande dame aux cheveux d’un blanc immaculé a épinglé une carte postale humoristique sur laquelle on peut voir une femme s’exclamer tout sourire : « Rappelez-moi de ne plus me porter volontaire. »

C’est que certaines négociations avec les propriétaires ou parfois leurs héritiers se sont étirées durant des mois, voire des années.

Mme Heyerhoff sort une grande carte plastifiée des propriétés privées qui bordent le lac. Chaque zone rouge représente un terrain qui est désormais protégé.

Il y a d’abord eu cette femme de New York – qui a 100 ans aujourd’hui – qui a offert un petit lot de cinq acres et demi situé tout près du lac. Puis trois voisins de l’Américaine ont accordé des servitudes pour protéger plus de 220 acres supplémentaires. Le mouvement était lancé.

« Le propriétaire de celui-ci était un promoteur immobilier », indique-t-elle en montrant du doigt un terrain de 57 acres avec accès au lac. « Il a été difficile à convaincre. Il n’allait pas nous faire de cadeau », dit-elle, toujours un sourire dans la voix.

Ce promoteur avait décidé qu’il était trop vieux pour lotir le terrain, mais il était pressé de le vendre. « Trouvez 1,2 million de dollars en six mois – sans hypothèque – et il est à vous », a-t-il dit à Mme Heyerhoff.

Ç’a été la course contre la montre pour amasser la somme. « J’ai appelé beaucoup d’amis », se souvient-elle en précisant que d’autres alliés et « précieux » bénévoles travaillent à ses côtés depuis le début du projet.

« Je n’aurais jamais réussi cela seule », insiste-t-elle (humble, disait-on).

La mamie est tenace et persuasive. À un propriétaire qui voulait vendre un domaine – maison, hangar à bateaux sur le bord du lac et énorme terrain boisé inclus – au plus offrant, elle a suggéré de réaliser trois ventes plutôt qu’une.

« C’était gagnant-gagnant, raconte-t-elle. Une personne a acheté la maison, une autre le boat-house et la Fiducie a mis la main sur une partie du terrain pour le conserver. Au bout du compte, le vendeur a probablement fait autant sinon plus d’argent. »

Sur les terrains en forêt acquis du côté de Saint-Catherine-de-Hatley, des sentiers pédestres ont été aménagés (plus de 8 km jusqu’à présent). Un autre sentier (2,5 km) a été réalisé dans un parc protégé à North Hatley. Un troisième sera aménagé à Stanstead-Est aux chutes Burrough.

La Fondation a embauché un designer de sentiers d’origine crie. « C’est un génie ! s’exclame Mme Heyerhoff, il crée des sentiers durables avec le moins de perturbation possible de la faune et de la flore. »

Durant la pandémie, ces sentiers ont été pris d’assaut. « Nos sentiers ont été bénéfiques pour la santé mentale et la santé physique de la population », observe-t-elle.

Au départ, les municipalités – cinq autour du lac – regardaient le projet de la Fiducie avec scepticisme, raconte-t-elle, puisque cela allait les priver de taxes foncières potentielles.

Mais en 11 ans, les mentalités ont évolué, note Mme Heyerhoff.

Les municipalités se sont rendu compte que ce n’était pas une perte, mais plutôt un cadeau pour leur population et que ça ajoutait au cachet des Cantons.

Margot Heyerhoff

Une plage publique aménagée en 2020 par la Fondation est désormais accessible en canot ou à pied. Ce projet avait une importance capitale puisque les accès publics au lac sont très rares dans le secteur, explique-t-elle.

« On protège ce que l’on aime »

Alors comment cette « femme au foyer » – et artiste peintre, soulignons-le même si cela la gêne – en est venue à cogner aux portes de riches propriétaires et autres promoteurs pour les convaincre de protéger la nature ?

« On protège ce que l’on aime », répond-elle en citant l’océanographe Jacques Cousteau.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Margot Heyerhoff, qui a grandi à Toronto, est tombée en amour avec les Cantons-de-l’Est pendant son adolescence.

Mme Heyerhoff est née à Montréal et a grandi à Toronto. À l’adolescence, ses parents l’envoient dans un pensionnat à Compton, dans les Cantons-de-l’Est. C’est le début de son histoire d’amour avec la région. Puis, elle étudie à l’Université Bishop’s où elle retournera travailler par la suite. « Pour moi, c’est le plus bel endroit au monde. »

En 2000, son mari et elle vivent à Toronto avec leurs deux garçons. Elle est en visite dans la région quand elle voit cette jolie ferme biologique sur un rang de campagne du Canton de Hatley.

Le couple l’achète pour avoir un pied-à-terre dans sa région préférée. Deux ans plus tard, son mari reçoit un diagnostic de parkinson et décide de prendre sa retraite. La famille quitte Toronto pour s’établir à la ferme.

Sentiment d’urgence

Depuis 11 ans, Mme Heyerhoff et ses complices sont mus par un sentiment d’urgence. « Beaucoup de propriétaires sont des gens âgés. Il faut les convaincre avant qu’ils meurent parce qu’après, il est souvent trop tard ; on perd le terrain. Il est vendu par les héritiers au plus offrant. »

Les terrains sur le côté ouest du lac ont une grande valeur écologique. La Fondation s’est d’ailleurs associée à des chercheurs de l’Université de Sherbrooke, en plus d’être membre de l’organisme Corridor appalachien, pour y mener des recherches sur la faune et la flore.

Déjà, plusieurs espèces en situation précaire au Canada, dont des oiseaux – le piou de l’Est – et certaines salamandres de ruisseau (la sombre du Nord et la pourpre), y ont été répertoriées.

Dès l’automne, la Fondation offrira à huit écoles primaires du secteur trois visites annuelles dans les sentiers pour permettre aux jeunes de se connecter avec la nature. « Les enfants verront la forêt dans trois saisons différentes », s’émerveille-t-elle.

Les gens des communautés environnantes doivent vous remercier lorsqu’ils vous croisent ? demande-t-on à Mme Heyerhoff. « Ils changent de trottoir, dit-elle en s’esclaffant à nouveau. Ils savent que je vais les solliciter pour des dons. »

L’un de ses petits-enfants, un garçon de 5 ans aux mêmes yeux bleus perçants, était en visite chez sa grand-mère au passage de La Presse.

Plusieurs fois durant l’entrevue, elle jette des regards affectueux vers lui pendant qu’il dessine sur le sol avec des craies. C’est un peu – beaucoup – pour sa génération et les suivantes qu’elle consacre tout son temps à cette cause.

« Je ressens l’urgence climatique, dit la grand-mère. Je ne peux pas sauver le monde, mais je peux agir dans mon milieu en espérant que d’autres agiront dans le leur. »