Une famille et une femme de Gatineau disent avoir été victimes de fraude immobilière après avoir versé des dépôts pour un logement à une ex-locataire qui se prétendait propriétaire. Selon le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), leur mésaventure illustre une tendance aggravée par la crise du logement.

Publié le 12 août
Frédérik-Xavier Duhamel
Frédérik-Xavier Duhamel La Presse

Kelsey Daye est la locataire actuelle d’une maison de la rue du Renard, dans Aylmer. Elle y a emménagé le 1er juillet et dit avoir payé trois mois de loyer d’avance, soit 6600 $.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

La maison de la rue du Renard, dans Aylmer, à Gatineau

Or, Madeda Milca et Taylor Muanza voulaient aussi louer cette maison, et le couple dit avoir versé un mois de loyer, soit 2200 $, pour la réserver. Ils ont même visité la maison le 27 juin, mais n’ont pu signer le bail ni emménager par la suite. Ils disent avoir porté plainte à la police de Gatineau, parce qu’ils n’ont pas été remboursés. Ils vivent temporairement chez des proches à Montréal avec leurs deux jeunes enfants, et affirment avoir perdu leurs emplois à cause de cette histoire et des difficultés qui ont suivi.

Le corps policier confirme avoir « reçu une plainte concernant une fraude au logement pour une résidence située sur la rue du Renard ». On mentionne une « suspecte » qui « se disait propriétaire des lieux », sans préciser son identité pour des raisons « légales et stratégiques ».

Ce n’est pas tout : bien qu’elle ait payé d’avance les mois de juillet, août et septembre pour le logement afin de simplifier ses démarches, la locataire actuelle – Mme Daye – a dû payer une fois de plus le loyer du mois d’août, soit 2395 $, et devra faire de même en septembre. C’est que les 6600 $ qu’elle a versés auparavant n’ont pas abouti dans les bonnes poches. Mme Daye affirme avoir également porté plainte et La Presse a pu consulter sa déposition, mais la police de Gatineau dit n’avoir reçu qu’une plainte dans ce dossier.

Le FRAPRU dénonce la situation

Véronique Laflamme, du FRAPRU, n’est pas surprise. L’organisme ne dispose pas de données sur les fraudes immobilières, mais « avec la crise du logement, on a l’impression qu’il y en a plus ces derniers mois, sinon ces dernières années », dit-elle.

Au Québec, seul le premier mois de loyer peut être demandé d’avance par le propriétaire, à la signature du bail. S’il est illégal pour un propriétaire d’exiger un dépôt, « un dépôt de garantie peut être versé librement et volontairement par un locataire », selon Éducaloi. « Les propriétaires jouent sur le flou en disant que ce sont les locataires qui acceptent de le verser », soutient Mme Laflamme.

[Cela] contribue au fait que les gens ne vont pas se méfier quand on leur demande de verser un dépôt parce que c’est une pratique qui, même si elle est illégale, se répand aussi en raison de la crise du logement.

Véronique Laflamme, du FRAPRU

L’agente Andrée East, de la police de Gatineau, explique que les stratagèmes frauduleux ne sont pas nouveaux et qu’ils reviennent par vagues. Le service de police a d’ailleurs mis en garde la population contre ce genre de fraude l’an dernier. Or, dans ce cas particulier, « la victime a été en mesure de visiter le logement, ce qui a certainement eu pour effet de mettre la victime en confiance », observe-t-elle.

Consultez le site d’Éducaloi
Consultez un communiqué de la Ville de Gatineau

« C’en est épeurant »

Mme Daye et le couple formé par Madeda Milca et Taylor Muanza disent avoir payé leur loyer à un tiers, à la demande d’une femme qui s’est présentée sous le nom de Davina Gilembe et qui aurait mis la maison à louer en ligne. Ils croyaient qu’elle était la propriétaire. La Presse a pu consulter des captures d’écran montrant ces transactions, et des conversations par message texte appuyant les propos des plaignants. Jointe par téléphone, la femme se présentant sous le nom de Davina Gilembe dit avoir été locataire de la maison le printemps dernier, mais nie avoir tenté de la louer à d’autres par la suite.

Ici, l’histoire se complique : celle qui affirme être Davina Gilembe ajoute avoir fait affaire avec une autre femme qu’elle croyait être la propriétaire, Elisabeth Ndjakomo. Par courriel, Mme Ndjakomo affirme avoir loué la maison à Mme Gilembe et à Mme Daye, qui y vit actuellement. Mme Daye a effectivement signé un bail, que La Presse a pu consulter, avec Mme Ndjakomo, qui s’était cependant présentée à elle sous le nom de… Davina Gilembe. Mme Ndjakomo dit qu’elle-même loue la maison appartenant à une « compagnie ».

La compagnie en question, Les Entreprises JYT, a un contrat de gestion (que La Presse a pu voir) avec le véritable propriétaire, François Kakese. La directrice des opérations de JYT, Julie Tellier, confirme avoir loué la maison pour un an à Elisabeth Ndjakomo, à partir du 1er avril. La Presse a pu consulter le bail.

Mme Tellier n’a jamais entendu parler de Davina Gilembe, mais elle est certaine que sa locataire – Elisabeth Ndjakomo – a fraudé l’autre locataire actuelle, Kelsey Daye.

« Je n’avais jamais vu ça », dit Mme Tellier, qui gère environ 350 propriétés locatives. « C’en est épeurant de voir que des gens font ça. »

Démarches auprès du Tribunal administratif du logement

Selon un avis d’audition fourni à La Presse, Mme Tellier a entrepris des démarches auprès du Tribunal administratif du logement contre Mme Ndjakomo, pour résiliation du bail et recouvrement du loyer. Toujours selon Mme Tellier, l’ex-locataire ne lui donne plus signe de vie après des échanges par courriel au sujet de la fraude alléguée. La gestionnaire affirme que Mme Ndjakomo n’a pas payé les mois de juillet et d’août, bien qu’elle semble avoir empoché l’argent de la locataire actuelle, Mme Daye. Cette dernière a finalement pu signer un bail – légitime celui-là – avec Les Entreprises JYT, qui ne lui ont pas réclamé le loyer du mois de juillet, et compte plutôt le récupérer auprès de Mme Ndjakomo.

Afin d’éviter de tomber dans un tel piège, l’agente Andrée East, de la police de Gatineau, conseille aux gens de faire des vérifications dans l’Atlas de Gatineau pour connaître l’identité réelle du propriétaire d’un logement. L’information est aussi accessible à partir du registre foncier.

Consultez l’Atlas de Gatineau

Invité à commenter la situation, le propriétaire de la maison, François Kakese, s’en est remis aux propos de la gestionnaire, Mme Tellier.