La propagande prorusse entrant au Canada depuis le début de la guerre en Ukraine est diffusée à 56 % par des influenceurs américains, ce qui place le gouvernement fédéral dans une position inconfortable pour la dénoncer. D’autant plus que le pays peine à la contrer.

Publié le 13 juin
André Duchesne
André Duchesne La Presse

C’est le constat réalisé par Jean-Christophe Boucher, professeur adjoint à l’École des politiques publiques et au département de science politique de l’Université de Calgary, à la suite d’une étude de plus de 6 millions de messages publiés ou partagés sur Twitter.

Lancée en novembre 2021, l’analyse a pour but de cartographier et d’analyser la conversation de la twittosphère canadienne autour de la guerre en Ukraine.

Premier constat : 75 % du contenu est « pro-Ukraine » et 25 % des tweets et retweets sont voués à la propagande prorusse. C’est dans cette tranche des 25 % de tweets favorables au discours russe que s’exprime la filière américaine, incluant des commentateurs de Fox News, pour prendre un exemple.

C’est un problème pour le gouvernement central. Il est facile de critiquer la Chine ou la Russie en affirmant que ces pays tentent d’influencer notre opinion publique et de fragiliser notre régime démocratique. Mais quand la désinformation arrive par les États-Unis, c’est un autre problème.

Jean-Christophe Boucher, de l’Université de Calgary

M. Boucher a aussi noté que les comptes prorusses sont davantage actifs que les pro-ukrainiens. « Si 25 % de la conversation provient de comptes prorusses, ceux-ci ont diffusé 35 % des tweets recensés », indique-t-il.

« Nous avons créé un outil permettant de ratisser et de colliger des données sur Twitter en temps réel, poursuit le chercheur, qui bénéficie de fonds fédéraux. Nous avons lancé la machine en novembre. Dès que la Russie a attaqué l’Ukraine, nous avons commencé à amasser des données et nous le faisons encore. »

Certains des acteurs de la twittosphère créent du contenu alors que d’autres se contentent de disséminer (retweeter) les messages, ajoute M. Boucher.

Qui diffuse de la propagande prorusse ? On retrouve des influenceurs américains, des groupes proches des services de l’État chinois ou russe (M. Boucher donne en exemple Julian Assange et WikiLeaks), des gens simplement convaincus. Il existe aussi des comptes « directement financés par les services russes » retweetant la propagande provenant de leur pays, constate-t-il.

Une loi en devenir

« Les groupes marginaux diffusent de la désinformation et ça fonctionne, estime Jean-Christophe Boucher. Toutes les études montrent que les médias sociaux influencent non seulement la façon dont les gens consomment de l’information, mais aussi leur opinion sur un ensemble d’enjeux. »

Consultez la page d’Affaires mondiales Canada sur la désinformation

Or, estime le chercheur, « le gouvernement canadien est à la ramasse dans cette cause ».

« Lorsque nous en parlons à nos interlocuteurs fédéraux, ils répondent : ‟On le sait, mais on ne sait pas quoi faire avec ça”, poursuit M. Boucher. Comment on fait pour combattre la désinformation quand elle vient des États-Unis ? Le gouvernement canadien n’a pas pour l’instant de politique qui structure l’écosystème légal sur la désinformation. »

En fait, le gouvernement se penche actuellement sur l’élaboration d’une loi sur la désinformation et consulte des experts. David Morin, professeur titulaire à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, fait partie de ceux-ci.

« Le Canada n’est pas le seul à être démuni, dit-il. L’Union européenne tente aussi de rattraper son retard. Les Britanniques, c’est pareil [ce que M. Boucher constate aussi]. »

Le problème pour le moment est que la désinformation en soi n’est pas illégale. Par contre, elle le devient si on l’associe à un encouragement à la violence, à l’intégrité du processus électoral, à encourager un génocide, etc.

David Morin, de l’Université de Sherbrooke

M. Morin indique qu’au départ, le projet de loi se penche sur le contenu préjudiciable en ligne. « Par exemple, tout ce qui concerne le trafic sexuel des enfants, le terrorisme, les discours haineux, la violence, expose-t-il. Mais la question de la désinformation se pose, car c’est très large. »

Lisez le résumé du projet de loi et un résumé des travaux des experts

De plus, dit-il, il faut séparer ce qui est faux, et donc condamnable, de ce qui est simplement une opinion contraire. « On peut ne pas être d’accord avec les politiques russes, mais on est en démocratie. La dernière chose qu’on voudrait est de supprimer tout le contenu prorusse et n’avoir que du contenu pro-ukrainien. La vérité ne serait pas mieux servie. »

Les gestionnaires des plateformes de diffusion ont aussi un rôle de modérateur à jouer pour tacler la désinformation, ajoute M. Morin.

Le projet de loi et un résumé des travaux du comité d’experts peuvent être consultés en ligne. On ne sait pas quand ce projet se retrouvera au feuilleton à la Chambre des communes.

En savoir plus

  • 3 millions
    Investissement annoncé en mars 2022 par le Canada pour lutter contre la désinformation « liée à l’agression persistante de la Russie contre l’Ukraine ».
    SOURCE : affaires mondiales Canada