Le nombre d’inscriptions au programme d’autoexclusion de Loto-Québec pour le jeu en ligne a connu une hausse marquée durant la pandémie.

Publié le 16 mai
Vincent Larin
Vincent Larin La Presse

Plombées par la fermeture des casinos et des salons de jeux, les inscriptions dans les établissements tardent toujours à retrouver leur niveau prépandémie, révèlent des chiffres obtenus par l’entremise de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels.

Mais peu importe où les joueurs s’inscrivent à ce programme décrit comme une solution de dernier recours par des experts, jamais leur nombre n’aura été aussi élevé depuis sa création par Loto-Québec en 1993.

Ainsi, le volet en ligne du programme d’autoexclusion de Loto-Québec a vu sa popularité monter en flèche. Pas moins de 7353 Québécois ont demandé à être exclus des plateformes web de la société d’État en 2020-2021, soit bien plus que les 4276 de l’année précédente et les 3507 de 2018-2019, dernière année complète prépandémie. Depuis, leur nombre a légèrement reculé en 2021-2022, à 6231, quoique les données obtenues par La Presse s’arrêtent au 18 février 2022.

Entre-temps, la tendance inverse a été observée dans les établissements de jeu de la province. En 2018-2019, chaque établissement enregistrait en moyenne 1483 inscriptions au programme. Ce chiffre a légèrement baissé en 2019-2020, à 1431, avant de chuter de façon draconienne en 2020-2021, à 111. Les inscriptions en établissement sont depuis remontées à une moyenne de 391. La majorité des joueurs choisissent de s’inscrire dans tous les établissements, précise Loto-Québec.

En comparaison, en 2017-2018, 3298 personnes avaient fait une demande pour être exclues des plateformes de jeux en ligne de Loto-Québec. Une moyenne de 1420 Québécois l’avaient aussi fait directement dans un établissement, soit dans les casinos de Montréal, du Lac-Leamy, de Charlevoix ou de Mont-Tremblant, ou dans les salons de jeux de Québec ou de Trois-Rivières.

Toutes catégories confondues, la popularité du programme ne se dément pas non plus depuis l’arrivée de la COVID-19 et le début des confinements successifs. Selon des chiffres fournis par Loto-Québec, 7429 personnes s’y sont inscrites cette année (qui s’est terminée le 31 mars dernier), soit à peine moins que le sommet de 7480 de 2020-2021. Il s’agissait alors d’une augmentation de 41 % par rapport à la dernière année prépandémie, soit 2028-2019, lorsque 5290 clients avaient demandé à Loto-Québec qu’on leur interdise l’accès à ses sites.

Pas de cibles d’inscriptions

Selon Loto-Québec, l’augmentation marquée des inscriptions montre que le programme « fonctionne bien ». Quant à la hausse des inscriptions pour le jeu en ligne, elle s’explique par la fermeture temporaire des établissements de la société d’État, indique le porte-parole de Loto-Québec, Renaud Dugas.

Pendant la pandémie, une part de la clientèle s’est tournée vers lotoquebec.com lorsque nos établissements étaient fermés. Le nombre de personnes qui ont demandé à s’autoexclure du site de jeu en ligne a suivi la même tendance.

Renaud Dugas, porte-parole de Loto-Québec

Même chose pour la baisse des inscriptions dans les établissements. En plus des bureaux de la société d’État de Montréal et de Québec ainsi que de certains centres d’aide désignés, il s’agit des seuls endroits où il est possible de s’inscrire.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Les inscriptions dans les établissements tardent toujours à retrouver leur niveau prépandémie.

Lors de leur inscription, tous les clients autoexclus se voient offrir systématiquement de recevoir un appel de « Jeu : aide et référence » pour les informer sur les ressources d’aide disponibles afin de les soutenir dans leur démarche. La plupart des clients se tournant vers l’autoexclusion se retirent par ailleurs de tous les établissements, et non pas d’un seul.

Loto-Québec précise ne pas avoir de cible quant à l’augmentation ou à la diminution du nombre d’inscriptions à son programme d’autoexclusion. La société d’État vise toutefois un haut taux d’adhésion des joueurs autoexclus aux services d’aide offerts par « Jeu : aide et référence », un service téléphonique d’information, de référence et de soutien sur le jeu compulsif, sans préciser de quelle ampleur.

Le temps d’examen venu ?

Les experts consultés par La Presse ne sont pas surpris par l’augmentation constante des autoexclusions pour le jeu en ligne, mais estiment qu’il serait temps pour Loto-Québec de repenser son approche en matière de prévention.

« Il y a certainement eu une migration du jeu hors ligne aux jeux en ligne [durant la pandémie]. […] Avec plus de monde, on va se retrouver avec plus de gens proportionnellement qui vont vouloir [s’autoexclure] », dit Sylvia Kairouz, titulaire de la Chaire de recherche sur l’étude du jeu de l’Université Concordia, qui reste « un peu critique » du programme de Loto-Québec.

C’est des gens qui sont déjà rendus dans des situations désespérantes. Le programme d’autoexclusion vient vraiment comme dernier recours. Il est bon, mais [la] prévention, on souhaite que ça se fasse avant même l’autoexclusion.

Sylvia Kairouz, titulaire de la Chaire de recherche sur l’étude du jeu de l’Université Concordia

Un avis que partage Jean-François Biron, chercheur à la Direction régionale de santé publique de Montréal, selon qui Loto-Québec pourrait en faire davantage pour faire connaître le programme.

« Les gens qui en sont à s’autoexclure, c’est vraiment le bout de l’iceberg. C’est une bonne chose que ce soit en place. Est-ce qu’il y aurait moyen de le faire connaître plus ? Oui », indique-t-il.

La place grandissante du jeu en ligne inquiète toutefois Sylvia Kairouz, dans une certaine mesure. « Si la migration vers le jeu en ligne est transitoire, ou pour faire passer le temps [pendant la pandémie], ce n’est pas un problème de santé publique. »

Additionné au fait qu’il est « plus accessible », le jeu en ligne pousse aussi les clients à jouer « de façon plus intensive », surtout en contexte pandémique, où ils sont davantage isolés, explique-t-elle. C’est pourquoi le programme d’autoexclusion de Loto-Québec mériterait d’être dépoussiéré, selon elle.

« Quand on est dans des lieux physiques, on est en présence des joueurs, il y a beaucoup plus de possibilités d’intervenir, alors qu’en ligne, c’est à la bonne volonté du joueur, expose Mme Kairouz. Les défis du jeu en ligne au niveau de la prévention sont énormes. Tout ce qu’on donne en ce moment, c’est très limité. Un joueur doit se rendre sur le site pour s’inscrire, alors qu’on devrait lui donner des façons de limiter ses montants [et] son temps de jeu. »

Avec la collaboration de William Leclerc, La Presse

L’A B C du programme d’autoexclusion ?

Mise en place en 1993, l’autoexclusion est un programme volontaire en vertu duquel un joueur s’engage à ne plus fréquenter les établissements de jeux de Loto-Québec (casinos ou salons de jeux). Le joueur autorise alors Loto-Québec à prendre les moyens pour lui interdire l’accès à ses établissements. En se présentant aux endroits prévus, le client est pris en photo à des fins de repérage et il choisit la durée de son autoexclusion.