Pékin se dote de mesures qu’il pourrait appliquer en « représailles contre le Canada »

Publié le 22 avril
Mylène Crête
Mylène Crête La Presse

(Ottawa) Malgré la libération de Meng Wanzhou et des « deux Michael », la Chine continue de mettre des bâtons dans les roues des exportations canadiennes. Elle exige de nouvelles étiquettes sur la plupart des produits alimentaires canadiens vendus là-bas, dont les produits de la mer.

La liste des informations à inscrire sur chaque produit est longue, selon une note de Pêches et Océans Canada obtenue en vertu de la Loi sur l’accès à l’information. Nom du produit, nom scientifique, région où le poisson a été pêché, coordonnées de chacune des entreprises impliquées, du bateau de pêche à la chambre froide où le poisson a été entreposé… Les entreprises canadiennes doivent s’y conformer depuis le 1er janvier dernier.

Ces nouvelles exigences s’appliquent également à la plupart des produits alimentaires canadiens d’origine animale ou végétale à l’exception du blé, de l’orge, du canola et du soja, qui font déjà l’objet d’autres mesures. Les étiquettes doivent être en anglais ou en français et en chinois.

« La Chine continue de se doter de l’arsenal qu’elle pourrait utiliser si elle voulait appliquer des mesures de représailles contre le Canada », explique en entrevue Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada à Pékin.

Une décision du gouvernement Trudeau sur le déploiement de la technologie 5G de Huawei au Canada est encore attendue. L’ambassadeur de Chine à Ottawa avait déjà avisé qu’il y aurait un prix à payer si l’entreprise de télécommunication chinoise était exclue. Ce nouvel étiquetage pourrait donc être utilisé éventuellement pour bloquer les exportations de certains produits vers la Chine.

[La Chine] essaie toujours de se donner un vernis de légitimité en promulguant des règles, mais en les interprétant après ça comme elle veut. C’est ce qu’elle a fait par le passé avec le porc du Québec et le canola.

Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada à Pékin

La valeur des exportations canadiennes de poisson et de fruits de mer en Chine s’élevait à 1 milliard en 2020, selon Pêches et Océans Canada. Il s’agit du deuxième marché en importance après les États-Unis.

« Nous sommes persuadés que le Canada va demeurer un fournisseur essentiel pour les consommateurs chinois », a indiqué le président du Conseil canadien des pêches, Paul Lansbergen, dans une déclaration écrite.

Peu d’incidence sur le commerce

Jusqu’à maintenant, ces nouvelles exigences relèvent davantage du désagrément administratif. Elles n’ont pas eu d’incidence importante sur le commerce, selon l’Agence canadienne d’inspection des aliments, qui aide les entreprises canadiennes à s’y adapter. Le gouvernement canadien avait tout de même tenté d’obtenir un délai de 18 mois pour se conformer et avait avisé l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en vain.

« Le Canada pourrait se plaindre à l’OMC, mais à cause de l’intransigeance des Américains, on n’est pas capable d’avoir de panel qui siégerait pour prendre une décision et qui pourrait condamner la Chine », souligne M. Saint-Jacques.

Sous l’administration Trump, les États-Unis ont bloqué les nouvelles nominations pour remplacer les membres du panel d’appel de l’OMC à l’expiration de leur mandat. Résultat : impossible de former un panel de trois juges pour régler les différends en matière de commerce international. Et le président du pays, Joe Biden, n’a toujours pas révisé cette politique. Or, les nouvelles exigences chinoises s’appliquent également aux produits alimentaires américains.

« La Chine est un pays ouvert au commerce, mais qui est quand même fondamentalement protectionniste », a rappelé la présidente-directrice générale de Manufacturiers et Exportateurs du Québec, Véronique Proulx. « Ce qui est difficile à mesurer, c’est à quel point ça va être un frein ou non au commerce d’avoir à se conformer. »

Étiquetage

Le Canada devrait profiter de ce différend commercial pour, lui aussi, imposer un nouvel étiquetage afin de mieux informer les consommateurs de la provenance de leurs produits de la mer, selon le porte-parole du Bloc québécois en matière de commerce international, Simon-Pierre Savard-Tremblay.

« La Chine procède à de la surpêche militarisée en permanence, dit-il. Ce sont carrément des vaisseaux armés qui procèdent à cette surpêche. C’est extrêmement nuisible et c’est ça qui nous est envoyé sur nos étagères par la suite. »

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Simon-Pierre Savard-Tremblay, porte-parole du Bloc québécois en matière de commerce international

Que la Chine veuille procéder à de l’étiquetage, soit, mais il faudrait que nous aussi, on procède à de l’étiquetage. Ce serait la moindre des choses.

Simon-Pierre Savard-Tremblay, porte-parole du Bloc québécois en matière de commerce international

Actuellement, les emballages dans les épiceries indiquent seulement le dernier pays dans lequel le poisson ou les fruits de mer ont été transformés. Ils peuvent donc avoir été pêchés en Chine, mais cuits ou congelés dans un autre pays par la suite.

Les Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor ont été libérés en septembre dernier après plus de 1000 jours de détention arbitraire en Chine. Leur libération est survenue peu de temps après celle de Meng Wanzhou, directrice financière de Huawei. Elle avait été arrêtée à la demande des États-Unis, qui l’accusaient notamment d’avoir menti pour contourner les sanctions américaines contre l’Iran.

En savoir plus

  • 29,3 milliards
    Valeur de l’ensemble des exportations du Canada vers la Chine en 2021
    Source : Statistique Canada