Un travailleur agricole étranger, atteint d’un cancer après en avoir épandu pendant des années au Québec, obtient gain de cause devant un tribunal

Publié le 7 mars
Nicolas Bérubé
Nicolas Bérubé La Presse

Un grand ménage dans la façon dont sont utilisés les pesticides dans les champs du Québec est nécessaire, ne serait-ce que grâce à la victoire d’un travailleur étranger atteint d’une forme rare de cancer devant le Tribunal administratif du travail, jugent des experts.

La récente victoire d’un travailleur agricole mexicain, qui a développé un cancer après avoir pulvérisé des pesticides au Québec pendant des années, ouvre la voie à des changements majeurs dans la façon dont ces produits dangereux sont utilisés dans la province.

« C’est le début de quelque chose, c’est certain », estime Michel Pilon, coordonnateur du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec (RATTMAQ), qui a plaidé le dossier devant le Tribunal administratif du travail (TAT).

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Michel Pilon, coordonnateur du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec

L’homme en question, Armando Lazo Bautista, a travaillé au Québec de 2012 à 2016. Il manipulait notamment des pesticides contenant du glyphosate et du malathion, des produits qui ont probablement causé son cancer rare, a statué le TAT dans sa décision. Le travailleur a récemment obtenu gain de cause, alors que la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) refusait d’examiner sa réclamation, prétextant qu’elle n’avait pas été déposée dans les délais prescrits.

« Là, on parle d’un cancer non hodgkinien, mais il y a aussi le parkinson, il va y avoir d’autres maladies éventuellement qui vont se déclarer », signale M. Pilon.

Je ne dirais pas que les causes seront plus faciles à gagner, mais je pense qu’on va pouvoir en gagner plus [grâce à] cette décision-là.

Michel Pilon, coordonnateur du RATTMAQ

À ce jour, ces produits continuent d’être utilisés dans des conditions qui peuvent présenter un danger pour les travailleurs qui les manipulent, dit-il.

« Je pense que la CNESST aurait avantage à revoir les pratiques et s’assurer que les employeurs et les travailleurs qui utilisent ces produits-là sont adéquatement protégés. N’oublions pas qu’il y a des agriculteurs aussi qui épandent ça. À un moment donné, eux aussi, ils vont l’avoir, ce cancer-là. »

Les pesticides « en dernier recours »

Maryse Bouchard, professeure au département de santé environnementale et santé au travail de l’Université de Montréal et chercheuse au Centre de recherche du centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, note que le jugement est porteur d’espoir.

« Ça peut aussi donner de l’espoir à des travailleurs qui auraient développé d’autres pathologies, comme la maladie de Parkinson, qui a été liée par maintes études à l’exposition professionnelle aux pesticides », souligne-t-elle.

Mme Bouchard espère que le jugement enverra le signal de l’importance de réduire l’usage des pesticides. « Trop souvent, les pesticides sont utilisés de façon préventive, alors qu’ils devraient plutôt l’être en dernier recours. Ce n’est pas parce qu’un produit est légal ou approuvé par Santé Canada qu’il est nécessairement sécuritaire. »

À la suite du dévoilement en 2017 de milliers de documents internes par la firme américaine Monsanto, les « Monsanto Papers », on sait que les autorités publiques n’ont pas toutes les informations pour évaluer un produit, car l’industrie des pesticides cache des informations, dit Mme Bouchard.

Il y a une certaine part de malice là-dedans. Il y a eu plusieurs jugements aux États-Unis contre Monsanto et Bayer. Le fait qu’ils aient caché des informations a pesé lourd dans la balance de ces jugements-là.

Maryse Bouchard, professeure au département de santé environnementale et santé au travail de l’Université de Montréal

Épandre ces pesticides de façon sûre est souvent illusoire, croit-elle.

« On s’attend à ce que les travailleurs portent de grosses bottes en caoutchouc, des imperméables en caoutchouc, des masques, des gants… Tout ça, dans une journée de 35 degrés, dans des champs pleinement exposés au soleil et souvent sans eau courante pour se laver les mains ensuite… En pratique, les équipements de protection individuelle ont leurs limites. C’est pour ça qu’il faut réduire à la source. »

Pour appliquer des pesticides de façon sûre, les travailleurs devraient porter une combinaison étanche et des masques qui fournissent de l’oxygène, souligne Michel Pilon. « Aussi, c’est souvent ingérable. Les travailleurs, il faudrait qu’ils prennent leur douche chaque fois qu’ils manipulent ces produits, parce que ça peut se retrouver dans leur sandwich, dans l’eau qu’ils vont boire… Ce n’est pas juste de le respirer, ça peut être sur la peau. »

« Abandonnés à leur sort »

Ailleurs dans le monde, les producteurs et les travailleurs agricoles qui contractent des maladies en raison de leur exposition aux pesticides sont encore souvent laissés à eux-mêmes. Le journal français Le Monde a récemment souligné qu’en Europe, ces travailleurs sont « abandonnés à leur sort, victimes de systèmes de reconnaissance et d’indemnisation défaillants ».

Michel Pilon note qu’Armando Lazo Bautista, qui est âgé d’une cinquantaine d’années et qui est retourné vivre chez lui au Mexique, est aujourd’hui très malade.

« Il est suivi à l’hôpital, il prend des médications pour contenir le cancer. Ce n’est pas un cancer qui va partir, malheureusement. C’est plein de petites taches un peu partout sur ses poumons, ce n’est pas opérable. »

M. Pilon soupçonne que M. Bautista sera éventuellement déclaré inapte à travailler et que la CNESST va devoir lui verser une indemnité à vie.

Incluons également les producteurs agricoles, demande l’UPA

Martin Caron, président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), signale que l’Union avait demandé au gouvernement québécois de reconnaître les maladies professionnelles en lien avec l’épandage de pesticides dans le cadre de la Loi modernisant le régime de santé et de sécurité du travail, qui a été adoptée l’automne dernier. « On va suivre ces dossiers-là », dit-il, en regard de la décision rendue au sujet d’Armando Lazo Bautista. Un autre problème avec le système actuel, note-t-il, est que les employés des producteurs agricoles sont protégés par la CNESST, tandis que les producteurs, eux, ne le sont pas. « Les producteurs représentent 62 % des gens qui travaillent en agriculture. Ces gens-là ne sont pas admissibles. Un producteur qui voudrait prendre une assurance pour lui-même, c’est assez dispendieux. Il y a clairement un manque à cet égard-là. »

En savoir plus

  • 15 %
    Réduction visée des quantités de pesticides utilisés en agriculture pour l’année 2025 par le gouvernement du Québec, selon le Plan d’agriculture durable 2020-2030
    source : ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec
    205
    Nombre de plaintes reçues par la CNESST pour le non-respect des mesures de prévention dans le secteur de l’agriculture dans les cinq dernières années, soit de 2016 à 2020. Le système de classification ne permet pas la ventilation des données liées à l’usage de pesticides.
    Source : CNESST