(Ottawa) « Je veux retrouver la liberté ! » Après des centaines, voire des milliers de kilomètres de route, tous les convois de camionneurs opposés à la vaccination obligatoire et leurs supporteurs ont achevé leur route à Ottawa samedi. Ils ont transformé le centre-ville de la capitale en festivités à ciel ouvert et forcé des dizaines de commerçants à fermer leurs portes plus tôt que prévu.

Mis à jour le 30 janvier
Lila Dussault
Lila Dussault La Presse
Léa Carrier
Léa Carrier La Presse
Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

Les coups de klaxon assourdissants des camions lourds, acclamés de toute part, font vibrer le sol. Cris, musique, explosions de pétards et feux d’artifice résonnent dans l’air. La foule danse et se partage de la nourriture. L’ambiance est enflammée. Malgré les milliers de manifestants, le service de police d’Ottawa n’a rapporté aucun incident lors de son dernier bilan, vers 20 h samedi soir.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Rappelons que des convois de camionneurs et de supporteurs, opposés à la vaccination obligatoire des routiers long-courriers, ont convergé vers la capitale, Ottawa, depuis plusieurs jours dans un mouvement appelé « Canada Unity ». Pour certains manifestants, l’obligation vaccinale a été la goutte qui a fait déborder le vase. Pour d’autres, il s’agit d’un mouvement de solidarité entre personnes vaccinées et non vaccinées. Tous demandent la fin des mesures sanitaires liées à la COVID-19.

Des dirigeants du mouvement ont toutefois des liens avec des idéologies de suprématie blanche. Parmi les centaines de drapeaux canadiens, québécois ou des patriotes brandis sur la colline parlementaire samedi se trouvaient aussi des drapeaux sécessionnistes et des Gadsden Flags. Jaunes et décorés d’un serpent à sonnette et de la devise « Don’t Tread on Me » [Ne me piétine pas], ces drapeaux historiques américains liés au mouvement libertarien ont notamment été utilisés par les militants pro-Trump lors de l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Manifestation des camionneurs à Ottawa samedi. Sur cette photo, l’on peut voir le Gadsden Flag, drapeau associé au mouvement libertarien.

« On est venus pour ajouter nos noms à la cause. Ça va trop loin, le chantage avec la population. Ça dépasse les limites », a affirmé Patrick Acke, jeune Sherbrookois vêtu de fourrures qui brandissait un Gadsden Flag sur le trottoir de la rue Wellington samedi matin.

Les protestataires déjà en ville se sont regroupés devant le parlement d’Ottawa dès le début de la journée samedi. Cils et barbes gelés, en habits de neige ou de chasse, accompagnés d’enfants ou brandissant des pancartes, ils ont scandé leurs appels à la liberté.

  • Manifestation des camionneurs à Ottawa samedi

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Manifestation des camionneurs à Ottawa samedi

  • Manifestation des camionneurs à Ottawa samedi

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Manifestation des camionneurs à Ottawa samedi

  • Manifestation des camionneurs à Ottawa samedi

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Manifestation des camionneurs à Ottawa samedi

  • Manifestation des camionneurs à Ottawa samedi

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Manifestation des camionneurs à Ottawa samedi

  • Manifestation des camionneurs à Ottawa samedi

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Manifestation des camionneurs à Ottawa samedi

1/5
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La foule a grossi au fil des heures, s’apparentant en nombre à celle de la fête du Canada, a indiqué Amy Gagnon, agente aux communications du Service de police d’Ottawa en fin d’après-midi samedi – soit plusieurs milliers de personnes. Certains protestataires ont toutefois dit à La Presse qu’ils estimaient être « des centaines de milliers » sur place.

Entre solidarité et extrémisme

« Je ne veux plus de haine, je veux retrouver la liberté », a affirmé Kevin Daize, 51 ans et vacciné. L’Ottavien brandissait une pancarte illustrant une poignée de main entre « vax » et « non-vax ».

À son côté, Christopher Eid, 28 ans, non-vacciné en provenance de Montréal, ajoute : « Je pense que nos voix devraient être entendues par notre premier ministre. C’est un évènement pacifique qui unit les Canadiens de partout. »

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Kevin Daize et Christopher Eid

Dans les rues autour, le trafic a été détourné pour des raisons de sécurité. Clive Henderson, facteur ontarien, qui a perdu son emploi pour le gouvernement fédéral parce qu’il n’est pas vacciné, prend aussi part au mouvement.

Je veux retrouver mon emploi, donc j’espère qu’il [le gouvernement] va changer d’avis.

Clive Henderson, facteur ontarien

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Clive Henderson

L’on pouvait lire les slogans « No mandate » et « F* * *Trudeau » sur les véhicules, les pancartes et même sur un hélicoptère qui a survolé le parlement vers 14 h, alors qu’il s’agit d’une zone d’exclusion aérienne. Au même moment, Pat King, l’un des organisateurs, a encouragé la foule à crier en chœur : « Justin Trudeau doit partir ! »

PHOTO PATRICK DOYLE, REUTERS

Un hélicoptère portant l’inscription « F* * *Trudeau » a survolé le parlement d’Ottawa.

Une vidéo publiée sur Twitter par le directeur général du ministère de la Défense nationale, Steven Thornton, a aussi montré des gens au Monument commémoratif de guerre du Canada qui agitaient les bras en criant : « Liberté ! » Une personne semblait même sauter sur la Tombe du soldat inconnu.

Selon la police d’Ottawa, les dirigeants des convois travaillaient toujours en collaboration pour assurer la sécurité de la manifestation. Un grand nombre de personnes sont toutefois arrivées indépendamment, et des appels à la haine et à la violence circulaient sur les réseaux sociaux depuis plusieurs jours.

Justin Trudeau en isolement

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, n’était pas à Rideau Cottage samedi. « Il continue de s’isoler dans la région de la capitale nationale », a indiqué le bureau du premier ministre, qui n’a pas voulu commenter davantage la situation pour des raisons de sécurité.

L’Alliance canadienne du camionnage s’est de nouveau dissociée de la manifestation contre la vaccination obligatoire, affirmant qu’il semble qu’un certain nombre de participants n’ont aucun lien avec le secteur du camionnage. Elle a prévenu que ces manifestants avaient des objectifs distincts.

La commémoration de l’attentat à la grande mosquée de Québec qui devait avoir lieu à Ottawa s’est finalement déroulée virtuellement par crainte d’attaques racistes de la part de manifestants.

Le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, s’est joint aux manifestants sur la colline parlementaire, où il a prononcé un plaidoyer pour la « liberté ».

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada, aux côtés des manifestants

Un centre commercial pris d’assaut, sans masques

Une foule sans masque a par ailleurs pris d’assaut le centre commercial Rideau dans la journée de samedi. Presque tous les commerces ont dû fermer leurs portes en après-midi. « On ferme maintenant, et on n’ouvrira pas demain [ce dimanche] », a confirmé à La Presse Elise Houle, de la chocolaterie Laura Secord. À 17 h, lorsque le centre commercial verrouillait ses portes, la police d’Ottawa a été déployée pour obliger les derniers récalcitrants à quitter les lieux.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Manifestation des camionneurs à Ottawa samedi

Dans des commerces et des hôtels environnants, La Presse a constaté que les gens ne portaient plus de masque. « Nous leur demandons, mais ils refusent de les mettre », a dit l’employé d’un hôtel qui ne pouvait parler publiquement.

Tôt samedi, le centre-ville d’Ottawa avait des airs de lendemain de veille, avec des tentes, des dormeurs dans des voitures, des auberges de jeunesse remplies et les Tim Hortons à plein rendement.

Des protestations jusqu’ici pacifiques

Si elles sont bruyantes, les mobilisations qui ont actuellement cours à Ottawa sont restées jusqu’ici festives. Après l’euphorie, des débordements sont-ils possibles ? De la part d’une minorité, peut-être, préviennent des experts.

Malgré les milliers de personnes présentes dans les rues, les protestations sont restées pacifiques, samedi. Par moments, elles avaient même des airs de grande fête.

Si le mouvement contestataire porte avant tout sur la vaccination obligatoire des camionneurs, il a rallié à sa cause une kyrielle de protestataires. Des antivaccins, des provaccins opposés aux mesures sanitaires, des opposants à Trudeau. Et des gens en colère, surtout.

  • PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

  • PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

  • PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

  • PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

1/4
  •  
  •  
  •  
  •  

« Ça semble difficile de dresser un portrait-robot du manifestant type qui est actuellement à Ottawa. Les gens sont là pour différentes raisons. […] Il y a le phénomène des gens qui n’en peuvent plus et qui saisissent tous les prétextes pour exprimer leur mécontentement », constate Samuel Tanner, professeur et directeur de l’École de criminologie de l’Université de Montréal.

Des groupuscules de l’extrême droite, avec Patrick King, l’un des organisateurs du convoi, en tête, sympathisent aussi avec les foules.

Cette frange de militants pose davantage un risque pour la sécurité, selon Michel Juneau-Katsuya, ancien cadre du Service canadien du renseignement de sécurité. « Plusieurs font l’objet d’enquêtes. On prend leur numéro de plaque, leur photo. Il faut être préparé au cas où quelqu’un ferait quelque chose plus tard », affirme-t-il.

Le criminologue Samuel Tanner, qui se spécialise notamment dans l’étude de l’extrémisme violent, des mouvements sociaux et de la sécurité, craint pour sa part que les convois ne servent de véhicules à des idéologies radicales. « Ce n’est pas impossible que des militants de droite ou de droite radicale voient là une occasion de faire parler d’eux, d’acquérir une nouvelle visibilité. C’est une forme de populisme », explique-t-il.

Des frustrations accumulées

Si le froid ne suffit pas à chasser les protestataires du centre-ville d’Ottawa, les autorités locales disposent d’un arsenal de recours, affirme Michel Juneau-Katsuya.

La présence policière accrue dans la capitale se fait avec la collaboration des services de police d’Ottawa, de Toronto, de Durham, de London et de York, de même qu’avec la police provinciale de l’Ontario et la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Des camionnettes, des agents à pied dans la foule et sur les toits patrouillent. Des drones surveillent les mouvements de la foule.

« Aujourd’hui, on a été tolérant, parce qu’on laisse aller le processus démocratique. Mais bloquer le centre-ville d’Ottawa, c’est important. […] Il se peut fort bien qu’un moment donné, les policiers interviennent et aillent donner de grosses contraventions parce que les gens ne portent pas de masque ou parce qu’ils sont stationnés trop longtemps », énumère M. Juneau.

Et qu’arrivera-t-il ensuite ? Lorsque cette minorité radicale devra retourner à la maison et que son plan de « renverser le gouvernement » ou de faire tomber toute restriction sanitaire aura échoué ?

« Il y en a qui vont rentrer frustrés. Il y en a peut-être qui vont vouloir prendre les choses en main dans leur patelin. Parce qu’à cause de l’évènement, ils vont se sentir investis d’une mission », craint l’expert en sécurité nationale. Certaines personnes sont à risque de se radicaliser de cette façon, juge-t-il.

Renforcer la sécurité

Cette fin de semaine, les convois de camionneurs ont forcé la fermeture d’une clinique de vaccination de Gatineau. D’après Michel Juneau-Katsuya, la sécurité autour des cliniques de vaccination et des politiciens de tous les ordres de gouvernement pourrait être renforcée.

Samedi, une veillée à la mémoire des victimes de l’attentat de la grande mosquée de Québec qui devait se dérouler à Ottawa a été annulée de crainte qu’elle ne soit perturbée par les manifestants. « Beaucoup de gens sur la colline sont des sympathisants de l’extrême droite, plus conservateurs, […] anti-immigration. Ils ne sont pas tous comme ça, mais il y en a un grand nombre là-dedans. »

Ils ont dit

La fin s’en vient, oui, nous allons pouvoir célébrer notre liberté dans quelques jours, car nous allons gagner cette bataille pour la liberté !

Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada, dans un discours sur la colline du Parlement

Aujourd’hui [samedi], nous commémorons les cinq ans de l’attentat terroriste de la mosquée de Québec. Et, aujourd’hui, des élus conservateurs cautionnent un convoi mené par des gens qui promouvoient la suprématie blanche et qui décrivent l’islam comme une maladie.

Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

Je soutiens le droit de manifester pacifiquement, mais cela ne doit pas être confondu avec un manque de respect flagrant pour les hommes et les femmes qui ont servi, inspiré et protégé notre pays.

Erin O’Toole, chef du Parti conservateur, faisant référence aux manifestants qui ont décoré la statue de Terry Fox et qui auraient dansé sur la tombe du Soldat inconnu

J’exhorte tous les Canadiens à les traiter avec respect pour ceux qui se sont battus et sont morts pour le Canada. Le comportement que nous avons vu aujourd’hui est plus que répréhensible.

Anita Anand, ministre de la Défense nationale, en référence aux manifestants qui ont dansé sur la tombe du Soldat inconnu

Si les camionneurs bloquent aujourd’hui la ville d’Ottawa, c’est parce que tous les autres remparts dans notre société, qui doivent normalement protéger la démocratie, nos droits et nos libertés, ont échoué. […] Nos élus doivent écouter le message véhiculé par les manifestants. […] C’est le début de la fin pour les sanitaristes.

Éric Duhaime, chef du Parti conservateur du Québec

Les Canadiens ne sont pas représentés par cette minorité très troublante de Canadiens, petite, mais très bruyante, qui s’en prend à la science, au gouvernement, à la société, aux ordonnances et aux conseils de santé publique.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada, en entrevue avec La Presse Canadienne vendredi

Avec La Presse Canadienne