(Ange-Gardien) Quand une collision mortelle à haute vitesse s’est produite à quelques mètres de sa maison, l’automne dernier, Stéphanie Meunier a été choquée – mais pas surprise.

Publié le 23 janvier
Nicolas Bérubé
Nicolas Bérubé La Presse

« Sur cette route, nous n’avons aucun sentiment de sécurité, dit-elle. La vitesse est stupéfiante et les collisions sont fréquentes. Ça n’arrête pas. »

Au soir du 16 octobre dernier, une mère de quatre enfants a perdu la vie avec son fils dans une violente collision sur la route 235, à Ange-Gardien, en Montérégie. Geneviève Lapointe, 45 ans, et son fils Isaac Lapointe, 8 ans, n’ont pas survécu à la collision frontale impliquant leur voiture et une camionnette rouge, survenue au cours d’une forte averse. La Sûreté du Québec mène une enquête afin de comprendre les circonstances de la tragédie.

Un an plus tôt, le 20 octobre 2020, un homme dans la vingtaine a aussi perdu la vie dans une collision à haute vitesse sur le rang Séraphine, perpendiculaire à la route 235. Pas moins de 46 collisions se sont produites sur la route 235 dans le secteur entre 2016 et 2021, dont 13 ont provoqué des blessés légers ou graves, selon les données du ministère des Transports.

Les limites de vitesse sont de 90 km/h sur la route 235 et de 80 km/h sur le rang Séraphine. Mère de deux enfants et enceinte d’un troisième, Stéphanie Meunier s’explique mal que des vitesses qui se comparent à celles d’une autoroute soient permises dans un milieu qui n’offre pas les protections d’une voie rapide, et qui attire de plus en plus de jeunes familles.

« On est à la campagne, mais on ne sort jamais faire une marche et je ne laisse jamais mes enfants prendre leur vélo », dit celle qui habite l’endroit depuis 10 ans.

Même aller chercher le courrier à la boîte postale est désagréable, car les autos vous frôlent à 80 km/h. On veut que le Ministère réduise les limites de vitesse. Ça n’a aucun sens.

Stéphanie Meunier, résidante d’Ange-Gardien

Diane et Roger Morneau, qui habitent la maison voisine depuis 42 ans, ne font eux non plus jamais de promenade à pied. « Ça roule beaucoup trop vite pour faire une marche », dit Mme Morneau.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Roger Morneau jouant avec ses chiens devant sa maison située à l’intersection de la route 235 et du rang Séraphine, à Ange-Gardien

En 2019, un automobiliste est passé tout droit à l’angle du rang Séraphine et de la route 235, et a embouti sa voiture qui était stationnée dans son entrée de garage. « Il était 19 h quand c’est arrivé. Une chance que je n’étais pas près de mon auto », dit-elle.

Collisions mortelles en hausse au Québec

En 2021, le nombre de collisions mortelles a augmenté par rapport à 2020 sur le réseau des routes où patrouille la Sûreté du Québec. On a déploré 245 collisions mortelles, contre 231 durant les 12 mois précédents. En Montérégie, où se trouve la route 235, le nombre de collisions mortelles est passé de 26 en 2020 à 40 l’an dernier.

La cause première est la conduite imprudente et les excès de vitesse, présents dans 25 % des collisions mortelles. Viennent ensuite la conduite avec les facultés affaiblies par l’alcool, les drogues ou la fatigue (14 %), puis l’inattention ou la distraction (7 %).

Marie-Soleil Cloutier, professeure au Centre Urbanisation Culture Société de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), note qu’il est « difficile » de faire réduire la limite de vitesse sur une route du ministère des Transports, et ce, même lorsque la population locale le réclame.

« Le MTQ, c’est un gros bateau à faire tourner, dit-elle. Mais il faut que les pratiques changent, parce que les façons de faire en sécurité routière ont changé. Socialement, la vitesse est aussi beaucoup moins acceptée qu’avant. »

Mme Cloutier souligne qu’avec l’étalement urbain, une route qui traversait auparavant un champ de maïs peut aujourd’hui desservir de nouveaux quartiers résidentiels.

« On a maintenant du monde qui habite sur ces routes-là. Est-ce qu’on veut permettre le 90 km/h dans un secteur résidentiel, avec des gens qui entrent et sortent de chez eux ? Avec des ados qui veulent aller chez leur ami à vélo ? On veut encourager la marche et les déplacements actifs, mais quand tu marches sur un accotement à peu près inexistant et que le trafic roule à 90 km/h, ce n’est clairement pas adapté. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Des habitants du secteur demandent au ministère des Transports de réduire les limites de vitesse, qui sont de 90 km/h sur la route 235 et de 80 km/h sur le rang Séraphine.

Mme Cloutier aimerait que la cohabitation des différents usagers de la route devienne un critère important aux yeux du Ministère. « Il faut que ça soit dans le haut de la liste, pas dans les notes de bas de page. Dans ce sens-là, ça bouge, mais ça ne bouge pas vite. »

Au MTQ, la porte-parole Marie-Michelle Pilon note que le Ministère « déplore l’accident mortel survenu le 16 octobre dernier sur la route 235 à Ange-Gardien. L’enquête du coroner suit son cours et le Ministère y collabore. Et selon les conclusions de cette enquête, si des recommandations sont adressées au Ministère, celui-ci en prendra connaissance, les analysera et posera des gestes additionnels si nécessaire », dit-elle, ajoutant qu’une rencontre avec la municipalité est en préparation afin de discuter de certains enjeux relatifs à la route 235 à Ange-Gardien.

Le maire de la municipalité d’Ange-Gardien, Yvan Pinsonneault, n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevue.

Nicolas Ryan, directeur des affaires publiques de CAA-Québec, note que « tout mort sur la route est un mort de trop », et que plus la vitesse est élevée, plus la perte de maîtrise d’un véhicule peut être lourde de conséquences.

« Dans le cas de la vitesse excessive, les kilomètres s’additionnent, mais les risques, eux, sont multipliés s’il y a une perte de contrôle ou un accrochage », relève-t-il.

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Nombre de constats pour excès de vitesse remis au Québec en 2021 par la Sûreté du Québec. C’est près d’un constat toutes les 2 minutes.

Source : Sûreté du Québec